militant frente amplio

Vers une troisième mi-temps?

J’aime vivre en Uruguay. Bon d’accord je me plains tout le temps car le rapport quantité heures travaillées/salaire est une aberration totale mais chaque fois que je rentre du travail et que je marche dans les rues de Montevideo je sais pourquoi je reste ici. J’aime bien vivre en Uruguay mais ce que j’aime encore plus c’est leur trop choupinou président : Jose Mujica alias El Pepe (vous allez voir cet article va être super objectif…). Bah oui vous avez vu sa tête ? Le mec est trop mignon, genre petit vieux avec des petits yeux tout plissés et une bouille que tu as envie de prendre dans tes mains et de secouer comme un bébé. Suis à fond, on a un poster de lui dans notre chambre. J’exaspère une copine car à chaque fois qu’elle me parle de Mujica je mets mes doigts en forme de cœur au niveau de ma poitrine genre je suis trop in love et feins de m’évanouir de trop d’amour… (et oui vous remarquerez une nouvelle fois mon humour subtile et décapant !). Ouais ma copine elle s’appelle Susan et elle me supporte depuis plus d’un an maintenant ! Bref ! On ne voulait pas faire un article pro Frente Amplio (coalition de partis de gauche, genre Front Populaire ou Gauche plurielle, auquel appartient le parti de Mujica, le MPP) ici mais en fait si. Enfin, je veux dire, on n’est pas des journalistes, on a trois lecteurs, on peut se lâcher quoi faut pas déconner. En plus, c’est les élections présidentielles ce dimanche, donc c’est l’occasion pour nous de parler un peu de tout ça et puis pour moi de dévoiler mon amour pour Mujica (ca faisait des mois que je gardais le secret c’était trop lourd à porter…vraiment). En plus ici ça ne rigole pas les élections comme les gens ont le droit d’afficher leur penchant politique, beaucoup de maisons et de voitures ont leurs petits drapeaux…Il n’y a pas non plus comme en France juste des endroits fixes où mettre les affiches, tous les murs de la ville sont peints, c’est sans pitié, au premier qui se l’accaparera… La ferveur populaire n’a strictement rien à voir non plus, on a été au discours de fin de campagne du Frente Amplio, et c’était une marée humaine de gens et de drapeaux qui se sont regroupés sur la rambla pour écouter Raul Sendic (se présente comme vice président) et Tabaré Vazquez (se présente comme président). Les gens chantent, dansent, crient une chanson type « Tabaré ya sos mi presidente » (Tabaré tu es déjà mon président). Plus de 300000 (presque 10% de la population du pays!)  personnes étaient présentes et à peu près le même nombre de drapeaux… C’est là que tu te rends compte que c’est limite une religion,  on était là en train d’écouter, et puis à un moment j’ai commencé à voir Uncas danser et moi applaudir…alors que bon on ne vote même pas…mais la liesse collective t’emporte. Un des slogans de campagne est quand même « Il reste encore tant de rêves à réaliser, ne retournons pas en arrière ». C’est beau ! oui c’est beau ! Et puis on a presque pleuré d’émotion quand il a dit « Et ce que nous allons faire c’est aussi rechercher les disparus de la dictature jusqu’au dernier ». Bah oui on est trop émotionnels avec Uncas…

avancemos murales 3

En Uruguay, il y a trois grandes forces politiques. Les colorados représentés par Pedro Bordaberry, fils de l’ancien dictateur Juan Maria Bordaberry en place entre 72 et 73 en Uruguay. Ce dernier est responsable de la disparition forcée de centaines de personnes, de torture sur des milliers d’opposants, de l’assassinat des parlementaires Zelmar Michelini et Hector Guttierez Ruiz (et d’autres), enlevés en Argentine en 76 dans le cadre du plan Condor etc etc. Il a réussi, et c’est historique dans un pays où les procès d’anciens militaires sont rares, à se faire accuser par la justice uruguayenne de crime contre l’humanité. Youpi ! Il était vieux et est mort peu après mais quand même. Bref. Le type n’était franchement pas un enfant de chœur. Son fils, qui ne met sur presque aucune affiche son nom de famille tâché de sang et qu’on appelle donc ici Pedro sin appellido (Pedro sans nom de famille) scande à tout va que son père n’était pas au courant de ce qu’il faisait. Ah oui oui oui… C’est un peu comme si…je ne sais pas le petit fils de Pétain se présentait aux élections tu vois le genre. Même si oui on sait le fils n’est pas le père etc etc…  c’est un peu flippant le truc. Enfin, ambiance dans le village du côté des colorados, qui sont plutôt droite droite…droite.

Deuxième force politique de l’Uruguay : le parti National, alias los Blancos (aucun lien avec Valls), ennemis jurés des Colorados (ils se sont même fait la guerre au moment de l’indépendance de l’Uruguay, les uns étaient soutenus par les brésiliens les autres par les argentins. On espère d’ailleurs que cette haine ancestrale entre les deux partis servira pendant les élections !) Le parti national uruguayen c’est le parti traditionnel centre droite droite….droite des grands propriétaires terriens et des bourges de Carrasco (quartier « huppé » de Montevideo). Leur représentant Lacalle Pou parle au nom du peuple uruguayen et habite dans un quartier privé. C’est sûr que face à Mujica il a un peu du mal à faire le poids quoi… Les blancos se sont souvent prononcés contre les réformes sociales de Battle (un grand réformateur-président de l’Uruguay, qui a implanté les bases d’un Etat providence dans le pays) à l’époque et aujourd’hui contre celles du Frente Amplio au pouvoir depuis bientôt 10 ans. Parti lié à l’élevage, à la terre et au rural, ils sont considérés comme des libéraux purs et durs. La droite tradi contre l’avortement, le mariage homo, pour la baisse de l’âge de responsabilité pénale etc etc.. vous voyez le genre ? Pas très appétissant non plus. Les colorados et les blancos font partis des premiers et plus vieux partis du… monde! Oui oui du monde! Presque 180 ans de souffrance… euh d’existence.

resaka

Entre les jambes du Monsieur le tchek du blanco Lacalle Pou  » Por la positiva »……

Militants avec le drapeau du Frente Amplio

Militants avec le drapeau du Frente Amplio

Troisième force politique en Uruguay : le Frente Amplio parti de Mujica. Crée en 1971, il regroupe un peu tous les partis de gauche,  l’aile gauche des colorados, le parti communiste etc..  Interdit après le coup d’état militaire en 73, ses membres sont arrêtés, exilés, tués, disparus, ou, dans le meilleur des cas, font l’objet d’une forte répression tout au long de la dictature. Autant vous dire qu’en 2004, quand pour la première fois dans l’histoire de l’Uruguay, Tabaré Vazquez, représentant du Frente Amplio, se fait élire au premier tour des élections présidentielles, il y a quelque chose de fort qui se passe. Et depuis ça dure. Mujica fut réélu en 2009. Et… on attend le résultat des élections ce soir. C’est Tabaré Vazquez qui se représente pour ce mandat. Au début, en 2004, les opposant au Frente Amplio disait que c’était grâce à la crise que la gauche était passée au pouvoir, et lorsque en 2009, rebelote… ils ne savent plus trop quoi dire…Les uruguayens réaffirment leur appui au Frente Amplio en mettant à la tête du pouvoir un personnage atypique qui trainent en espadrille, ne porte pas de costards, fait parfois des discours à la limite du registre poétique et dit de temps en temps des gros mots à la télé : El Pepe. Et début 2015 bah…il s’en va… La constitution autorise une personne à être président autant de fois qu’il le souhaite (peut), mais pas deux fois de suite. On écrira un article, encore plus objectif que celui-ci, sur El Pepe très prochainement tellement il reste une figure politique remarquable du continent latino et aujourd’hui du monde depuis que tout le monde sait qu’il habite dans sa maison à la campagne, qu’il reverse 90% de son salaire à une asso et qu’il a fait de son pays le seul pays au monde qui va s’emparer de la production et de la commercialisation du cannabis (même s’il paraitrait que certains bâtons se faufileraient dans les roues de ce projet ; Vazquez a peur que les mafias s’attaquent aux pharmacies qui vendent l’herbe…). Pour l’instant on va tenter de rester focaliser sur les élections même si ça me démange de parler de Mujica (I love you pepe, big kiss).

moi et pepe

Il y a, en gros, trois lignes de tensions dans le débat politique uruguayen :

L’insécurité : tu es dans le pays le plus pépère du monde, en tout cas dans l’un des pays les plus tranquilles du monde mais tout le monde parle que de ça, qu’il y a de plus en plus de violence, de vols et de meurtres. J’ai vu un pigeon assassiné hier sur la route, c’était affreux. Tout uruguayen a une histoire à te raconter sur un pote qui s’est fait braqué ou un oncle qui s’est fait cambriolé. Même nous on commence à avoir notre petit lot d’histoires pas cool (pareil pour les fantômes tout le monde a sa petite histoire, on en parlera dans un autre article). Une copine qui s’est fait voler son sac sur 18 de julio, un gars qui s’est fait voler son portable. Bref. Montevideo est clairement une ville grillagée. Il y a des grilles genre partout ! Il y a même des gens qui habitent au premier étage avec balcon et qui grillage tout leur balcon je vous jure (je vous balancerais une photo un jour). Il y a un truc que j’ai pas compris là. Mais en tout cas le matraquage médiatique fonctionne pas mal. Fermez bien vos portes et vos fenêtres car sinon attention au plasma, il pourrait disparaitre ! Nos potes nous disent qu’avant dans tout l’Uruguay, quand ils étaient petits, toutes les portes étaient ouvertes tout le temps qu’il ne se passait jamais rien… et que maintenant bin… c’est plus pareil. Et c’est clairement un sujet sur lequel joue la droite. C’est dommage dans le pays ou tu ne croises quasiment jamais un keuf je trouve ça pas mal moi…

L’augmentation de l’insécurité est LE thème principal de la campagne mais l’augmentation de la violence chez les mineurs l’est encore plus. C’est un sujet qui oppose les partis politiques et dont se sont emparés les militants pour faire campagne. Lors du vote de ce dimanche, il y a aussi un référendum sur la baisse de l’âge de responsabilité pénale. La droite veut le baisser à 16 ans alors que le Frente Amplio se positionne contre. Investir dans des écoles c’est quand même vachement mieux que dans des prisons… Mais bon… Ce dimanche les uruguayens vont donc voter pour leur président, leur liste de députés et aussi pour le oui ou le non à la baisse de l’âge de la responsabilité pénale. Il y a genre tout en une fois ! Et c’est comme ça tout le temps. Lorsque Mujica a été élu en 2009, les uruguayens devaient aussi voter pour ou contre l’abrogation de la loi dite de « caducité de la prétention punitive de l’état » qui protège les militaires ayant commis des violations des droits de l’homme pendant la dictature. Loi votée en 86, juste après la fin de la dictature. Gloups. En 89, un premier référendum dit non à son abrogation, 20 ans après,  le jour de l’élection d’un ancien tupamaros  qui a fait 12 ans de prison dont deux passé à parler à des fourmis dans une sorte de citerne d’eau (Gilio Maria Esther, « Pepe Mujica, de tupamaro a Presidente », édition du Monde diplomatique, 2011), les uruguayens disent encore non à l’abrogation de la loi…Sont un peu schyzo les gars… Ça reste entre nous mais bon…C’est quand même super bizarre non ???

NO A LA BAJA

NO A LA BAJA

Troisième chose… vous ne le devinerez jamais ce sont….. mais oui bien sûr… les impôts ! La classe moyenne râle car Mujica s’est focalisé sur les classes populaires lors de son mandat, les bourgeois râlent car bah ouais ils doivent payer plus d’impôts (Mujica a mis en place l’impôt sur le revenu….) et puis voilà… Ça se passe aussi par chez nous quoi. Tu entends exactement les mêmes discours: les pauvres ne doivent pas être assistés car sinon ils ne travaillent pas et deviennent fainéants. Mujica a mis en place une politique sociale assez balèze il faut le dire, entre programme sociaux d’aide aux personnes les plus pauvres à avoir accès à la propriété, programmes sociaux d’aide de paiement des frais type électricité, eau etc qui sont gérés ici par des entreprises publiques, programme sociaux d’aide au petits paysans à acheter des bouts de terrains…t’es servi… Le pays est aujourd’hui le champion social de l’Amérique latine : seulement 16% d’emplois non déclarés (ca a l’air énorme pour nous mais pour l’Amérique latine c’est un truc de dingue !), 7,8% de foyers touchés par la pauvreté, 6,3% de chômage….En 10 ans, 20% des plus pauvres ont réussi à s’emparer de 10% des revenus du pays et 20% des plus riches ont 35% des revenus, dans le continent le plus inégal du monde… l’effort effectué est juste dingue aussi! (Denis Merklen, « José Mujica. Un homme politique au pouvoir », Cahiers des Amériques latines, 77 | 2014, 27-48). Mais bien évidemment, les patrons d’entreprise ne sont pas très contents car ils ont gagné un peu moins d’argent cette année et puis la classe moyenne se sent délaissée… normal. Et puis les gens ont tendance à se focaliser sur les trucs négatifs : quand ils parlent du nouvel impôt, l’impôt sur le revenu, c’est en fait presque rien, mais dans un pays où les salaires sont misérables en comparaison avec le prix de la vie…Ca peut paraitre beaucoup.

militants

Militants pour qui? pour qui? pour qui? devinezzz

N’empêche qu’aujourd’hui, un début de système de sécurité social a été mis en place, l’organisation de conseil de salaires dans les entreprises ont permis aux travailleurs de gagner beaucoup plus qu’avant et surtout de se prononcer sur leurs salaires, le chômage a baissé, le droit à l’avortement a été voté, l’Uruguay a rejoint le petit groupe de pays qui a voté oui au mariage homosexuel, les entreprises coopératives sont encouragées par le gouvernement ( je ne sais pas si vous vous rendez compte ??!!). Non mieux, l’Etat a obligé la Banque de la République a financé des projets d’autogestion d’entreprise, ils appellent ça le Fond de Développement Social. Il ne faut pas oublier que Mujica est un libertaire à la base…Aujourd’hui est en discussion la réouverture de PLUNA, le Air France local, mais en autogestion….une compagnie aérienne national autogérée… Quoi d’autre ? Les terres uruguayennes qui appartiennent pour une grande partie à de grosses entreprises type Shell, sont rachetées petit à petit par l’Etat, les entreprises pétrolières, d’électricité, de téléphone, de l’eau sont restées publiques. Dans un continent où le FMI s’est fait plaisir, l’Uruguay a pu résister et les uruguayens restent très très attachés à ce que cela restent des entreprises nationales. Ils ont voté par référendum non à la privatisation de l’eau en 2004.  Et j’en passe…. Tout n’est pas rose bien sûr, le discours du Frente Amplio est hyper productiviste, on se lance à fond dans les grands travaux, port en eaux profondes, grandes mines, pour s’intégrer à la dynamique régionale, devenir un point de passage pour le commerce argentin, brésilien et paraguayen car avec l’argent généré, on va construire des rails, relancer un système ferroviaire etc… On est très très très loin d’un discours écologiste. Alors que vu la taille du pays et sa population il y aurait plein de chose à tenter… Deuxième chose : il n’y a pas de renouvellement dans le gouvernement, ce sont presque tous d’anciens militants, ou fils de …. Mujica le dit lui-même, il se méfie de la bureaucratie mais pour lui, dans les conditions actuelles du capitalisme, l’Etat est la seule structure capable de faire face aux aspects les plus dévastateurs de l’intérêt économique mais il dit aussi qu’au sein de l’Etat la politique se corrompt.  Ca veut dire ce que ça veut dire. En attendant nous on appuie le parti de ce petit papi qui n’a jamais pu avoir d’enfant car il n’a pas eu le temps… (c’est trop triste…snif snif love u big kiss pepe), qui a déclaré début 2014 juste avant d’aller aux pays des Yankees que l’Uruguay était prêt à accueillir des prisonniers de Guantanamo car cette dernière était une honte pour l’humanité et qui par là comme le dit Denis Merklen a clairement renversé « le rapport historique dans lequel le nord recevrait les réfugiés de violation des droits de l’homme du sud », qui ne fait pas seulement avoir des discours de solidarité et de redistribution équitable des richesses mais tentent de l’appliquer (on le note car c’est devenu super rare de nos jours..) et qui comme le dit Obama est un « leader pour tout l’hémisphère »…. Non non on est pas du tout à fond non….!

pepe

us

us

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *