san gregorio

Une journée à San Gregorio de Polanco

En plein milieu, enfin j’imagine que dans le jargon géographique on parle de centre, bref au cœur de l’Uruguay, sur les rives du (nouveau) Rio Negro, au bout de la ruta 43, se trouve San Gregorio de Polanco. Petit trésor perdu au fin fond du département de Tacuarembo, cette néo station balnéaire serait « le parfait exemple de comment un fait culturel est capable de changer le développement d’une population ». Dixit Gustavo Alamón, artiste plastique originaire de la région et qui peut se vanter d’avoir une page wiki (la classe !) en allemand (Die Klasse!). Du coup on se devait d’aller visiter celle que tous nomment « le premier musée à ciel ouvert d’Amérique latine ».

Histoire de passer incognito et de découvrir le Louvre sans toit uruguayen « nature », de la vie quotidienne, le vrai San Gregorio quoi, pas celui des cartes postales, nous avons organisé un vrai faux week end touristique, profitant de la visite de mes vieux. Bas les masques donc, afin de ne pas attirer une foule de fans criant « mais c’est Goyette et Uncas ! Les bloggeurs de VABDB (Voyage au bout du Blog…) !!! ». Mission accomplie, personne ne nous a reconnu ! Même si j’ai noté une hésitation, une lueur d’espoir, dans le regard du réceptionniste de l’Hôtel San Gregorio, très agréable au demeurant, qui se voyait déjà accroché au mur derrière son bureau une photo de nous légendée, « Goyette et Uncas à l’Hôtel San Gregorio mars 2015 ».

gardel san gregorio

« Musée à ciel ouvert » donc… En gros, au tout début des années 90, des habitants de la ville appuyés par le gouvernement de Tacuarembo, des techniciens du Service œcuménique pour la dignité humaine (wtf ?), des artistes (un peu) connus, comme Clever Lara ou « Tola » Invernizzi (ah oui oui bien sur…) et plein d’autres anonymes qui ne figurerons pas dans les livres d’Histoire, décident de peindre quelques murs de la ville. Peindre, pas genre refaire la façade hein ! En faire des tableaux, du street art quoi. La semaine de Tourisme (Pâques) de 1993, se sont donc 56 artistes qui vinrent peindre 26 œuvres callejeras, donnant ainsi naissance au Museo Abierto de Arte Iberoamericano de San Gregorio de Polanco, le MAAIP.

Mais pourquoi?

C’est vrai ca, qu’est ce qui pousse les habitants d’un bled paumé au fin fond de l’Uruguay rural à transformer leur petite ville de 3000 habitants en la Bristol uruguayenne? L’amour de l’art ? Non… enfin peut être pour certains oui. La lecture du manifeste de Nuccio Ordine sur l’utilité de l’inutile? C’est possible… Mais non. En fait c’est pour développer le « tourisme hors saison », diversifier l’offre quoi. Ah ok…En fait pour comprendre San Gregorio il faut remonter le temps, revenir en 1945.

Jusqu’à cette date, le Rio Negro n’est à cet endroit qu’une petite rivière aisément traversable à pattes, que les indiens du coin appelaient Hum. A l’époque San Gregorio n’a même pas le statut de pueblo. Mais  son destin va changer à jamais lorsque pour fêter la fin de la guerre, avec tout le pognon que s’est fait l’Uruguay en participant à l’effort de guerre contre les nazes, l’Etat, de celle qui était alors plus que jamais la Suisse de l’Amérique latine, décide de construire un barrage à Rincon, autre lieu dit de la région.

L’édification de la Represa Gabriel Terra nécessite en effet l’inondation de milliers d’hectares créant par la même occasion pleins de petites plages ; San Gregorio hérita pour sa part de 20km de côte et à la place d’un ruisseau obtint un fleuve (notons qu’en castillan il n’y a pas de différence entre une rivière et un fleuve, il n’y a que des rios). C’est un chamboulement sans nom pour les quelques habitants de la région. Mais très vite, la société de consommation va leur montrer la voie à suivre, avec un mot, un seul : tourisme.

plage rio negro san gregorio

Et oui ! La ville a désormais un potentiel touristique énorme ! Et de l’électricité grâce au barrage! Au bout du village, une mini péninsule s’est formée, les bords du fleuve ont de véritables plages avec du sable et tout, et sous l’eau gisent les ruines d’anciennes estancias et autres bâtisses rurales. Un camping et un hôtel sont ouverts, des petits restos apparaissent, et c’est une véritable industrie du loisir qui voit le jour. Pêche, baignade, plongé dans les ruines aquatiques… que demande le peuple? Bah que les enfants reviennent après leurs études en fait. Car l’été passé, la ville vit au ralenti et il devient de plus en plus difficile de retenir les jeunes attirés par les lumières des villes avoisinantes (genre Paso de los Torros et Durazno, pas non plus des mégapoles hein !).

Et c’est la que la société de consommation revient, mais déguisé en projet culturel. Nous sommes au début des années 90.

Vrai Petit Faux Week End en Famille

Nous débarquons un dimanche soir à San Gregorio. Afin de brouiller les pistes et de passer pour de vrais touristes, nous avions visité au préalable les « Sierras de Mahoma », dans le département de San José. Si vous passez dans le coin, nous vous conseillons fortement d’y jeter un coup d’œil, ca vaut le détour! Nous pensions d’ailleurs leur accorder 4.32 étoiles sur 7, dans notre futur guide touristique « le petit fauché » ; avec comme légende : « un Fontainebleau sans sable ni arbre ».

mar de piedras mahoma (2)

Trêve de plaisanteries, cette mer de pierres de 20 km carré (j’ai pas trouvé le petit deux sur le clavier qwerty…), dont le nom n’a rien avoir avec la castellanisation du nom du prophète Mahomet, (que la paix soit sur lui) mais avec Ohma un chef indien de la zone (dont le nom n’a rien à voir avec Ohma-D’un, l’une des trois lunes de la planète Naboo), offre la possibilité d’une super balade au milieu des granites et ecnitites. L’occasion rêvée de faire travailler son imagination en inventant ce que représentent les roches, un peu comme avec les nuages, et de faire chauffer l’appareil photo! Puis après l’effort, réconfort de viande grillée à la posada en bas des rocs ; puis comme c’est les vieux qu’invitent, c’est encore mieux! Mais revenons-en à San Gregorio et ses peintures…

Chingachook cherchant des traces de ses ancêtres...

Chingachook cherchant des traces de ses ancêtres…

Ca ça serait un ours par exemple...

Ca ça serait un ours par exemple…

De 26 en 1993, le nombre d’œuvres référencées est passé à une soixantaine. Sans compter les œuvres d’anonymes. Inspirés par les œuvres des « maitres », les profanes s’essaient aussi à la création, et c’est tout le village qui se colore. Les voisins prennent soin de ce qui devient leur source de revenu. Puis ce sont des artistes étrangers qui souhaitent contribuer au projet, et maintenant  des sculpteurs. Même ma collègue Matilde a participé avec des gamins, elle a fait une œuvre alliant magistralement peinture et céramique (et ce n’est pas par ce qu’elle parle français et qu’elle risque de lire cet article que j’écrie ca! ( ¡Hola Mati ! ¿ Como andas ? ¿Saludos a todos en Mamboreta !)).

banos san gregorio

C’est vrai que du coup la ville a son petit charme. Mais difficile de savoir s’il vient des peintures ou du cadre. Surement des deux. Peut être aussi des gens. La serveuse du resto rue Dr. Sergio Arbiza, qui lorsqu’on lui demande s’ils ont de l’eau gazeuse s’excuse que non, puis change d’avis « mais on peut aller en acheter » ; enfin vous apercevez un gars blasé quitter le zinc et son verre de vin pour l’épicerie et revenir avec votre bouteille…

A l’aise,  nous nous risquons à mettre nos masques, dans des lieux déserts bien sur, afin de pouvoir respirer et être un peu naturel. Ca soulage. Du coup le regard du bloggueur critique revient. Et nous nous demandons si finalement les peintures ne seraient pas(radoxalement) ce qui a de moins attirant à San Gregorio. Il faut dire qu’en Uruguay fleurissent un peu partout des projets artistiques de ce type. A Mercedes par exemple, il y a également plein d’œuvres peintes sur les murs ; dont une très très inspirée de Max et les Maximonstres, et le gars juste à côté, « l’artiste », de dire « euh non non rien voir… je connais pas Maurice Sendak », hahaha j’avais pas dit son nom tu t’es piégé tout seul, copieur! Pareil à Montevideo. Il n’y pas une cuadra sans un graffiti, une peinture politique ou des affiches de concerts. Si « murs blancs, peuple muet », on peut dire que l’uruguayen est bavard!

Photo by phone!

Photo by phone!

On fait même sécher nos masques!!

On fait même sécher nos masques!!

Bilan et perspectives

Bon mais alors ca vaut le coup d’aller a San Gregorio de Polanco? Clairement ! Déjà pour retrouver cette sensation des jeux vidéo de voiture d’antan où le même décor défilait à l’infini. Vous visualisez ? Bah aller à San Gregorio c’est pareil, des kilomètres et kilomètres de plaines, avec des vaches et de temps en temps une touffe de quelques arbres. Un paysage pelé comme l’a si bien décrite une poète française répondant au nom de Goyette. Puis faut pas déconner c’est super joli les plages, on peut s’y balader des heures, les pieds dans l’eau (des fois c’est un peu dégueu lorsqu’il y une sorte de vase argileuse !), en saluant les gens sur leur chaise dépliante ou les pêcheurs, qu’il ne faut pas confondre avec les livreurs qui amènent de l’autre côte du rio des marchandises. La voie navale est plus rapide que la routière, il n’y a que cinq ponts (dont un inondable) sur les 750 km du Rio Negro… Auxquelles il faut ajouter les sortes de radeaux qui te font traverser. Et leurs horaires ne sont pas dispos sur le web si vous voyez ce que je veux dire!

bateaus rio negro

Et c’est vrai que c’est chouette aussi les peintures murales. Tout comme le petit musée vintage, plein de vieilles choses (au sens littéral du terme), où j’ai vu Goyette obligée par ma mère à prendre des photos de vitrine…  La petite est ville est donc des plus mignonnes, les gens accueillants/commerçants, et le tout est à la fois agréable et pittoresque ; même si je trouve ca un peu dérangeant de faire ca pour développer le tourisme. Nico de Pintados las Veredas (dont vous entendrez bientôt parler dans le cadre de notre projet secret !) peint les trottoirs avec ses potes gratuit ; et par pour les touristes, ni pour muséifié sa ville. Alors oui je suis un peu grinchon, j’ai la critique facile, mais faut dire qu’à l’air libre ou pas, à ciel ouvert ou fermé, moi les musées, j’aime pas!

poisson san gregorio

Il a mal choisi son endroit lui...

Il a mal choisi son endroit lui…

Cette petite ville est si charmante que Chingachook en oublia de vérifier les niveaux d’huile et de liquide de refroidissement (le débat sur la nécessité de checker les niveaux lorsqu’on loue une voiture pour deux semaines reste ouvert), nous poussant, alors que nous quittions la ville musée, à rendre un hommage appuyé aux archaïques signaux de fumée en face de l’escuela rural 36 le long de la ruta 43. Apres quelques coups de fil, nous apprenons que la dépanneuse est à Montevideo, qu’il n’y a pas de concessionnaire dans un périmètre de 300km et que l’unique voiture dispo ne le serait pas avant demain matin, c’est-à-dire lorsque Goyette et moi reprenons le travail… Du coup le gars de l’agence fait jouer ses relations. Pendant ce temps nous observons un gaucho qui ramène ses moutons galeux et leur administre une piqure puis une sorte de liquide violet sur les plais. Goyette manque de vomir.

Le fameux gaucho...

Le fameux gaucho…

Alors que nous commencions, Chingachook et moi, à monter les tipis, pendant que les femmes, Wah-ta-Wah et Goyette, s’apprêtaient à aller chercher du bois pour le feu, la solution se concrétise en la personne du réceptionniste de l’hôtel San Gregorio (si le monde est petit, que dire de l’Uruguay !), qui laisse les clefs de la voiture au gaucho, « une fourrière passera demain », et nous conduit à la terminal de bus. Nous le remercions, lui nous invite à utiliser les sanitaires de l’hôtel en attendant le bus et de revenir quand nous le souhaitons… Enfin, après être remonté dans son pick up jeep le réceptionniste ne tient plus :

  • « Vous êtes Goyette et Uncas n’est-ce pas? Ceux du blog ?
  • J’en était sûr… »
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