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Transes, tambours et botanique : le culte de Yemanja.

Dimanche 2 février, alors qu’en France on fête la Chandeleur en se goinfrant de crêpes, à Montevideo on se soucie peu de la présentation au temple de l’enfant jésus 40 jours pile poil après Noël ; non ici on a le regard tourné vers la mer.

La plage Ramirez se remplit petit à petit. Adeptes, passants, touristes et autres curieux se rejoignent pour rendre hommage à la déesse Yemanja. Yemanja, il parait que son fils l’a quitté pour aller vivre dans la forêt et qu’elle a tellement pleuré qu’elle s’est transformée en fleuve qui s’est ensuite jeté à la mer. Et puis qu’elle y est restée dans la mer… D’autres affirment que fatiguée de son mariage, elle se serait enfuie et son mari l’aurait poursuivi des jours entiers. Sentant qu’elle allait retomber dans ses sales pattes, Yemanja aurait bu un élixir donné par son père en cas de besoin (vous en avez pas vous ?? ringards…), élixir qui aurait donné naissance à un fleuve (vous ne savez pas faire ça non plus ?), fleuve qui l’aurait transporté jusqu’à l’océan. D’autres disent encore qu’elle se serait juste jetée d’une falaise dans l’océan. Direct. Sans passer par la case fuite, élixir, pleurs… Ceux qui ont inventé cette légende-là devaient être des grosses brutes. Ou crevés d’inventer des légendes. Et pour celle-ci ils se sont dit : « bon allez on va pas s’emmerder hein…on va la faire se jeter d’une falaise puis basta non?  c’est bon les gars ? vous êtes allright ? on peut passer à Odin ? ».  Tu vois le genre. Enfin, je rigole, je rigole, mais j’y crois grave à ces trucs-là moi! J’ai même mis trois petites bougies dans le sable comme tout le monde…
Yemanja représente la fécondité et la maternité (moi je pensais au début qu’elle représentait les testostérones, la barbarie, les bagnoles et le bricolage mais bon…on m’a dit que je me gourais alors…). Bref. Elle n’a pas de petit marteau dans la main mais porte une robe souvent bleue, des cheveux longs, des colliers et une petite couronne de princesse.

Statuette de Yemanja

Statuette de Yemanja

Elle est mère de toute chose et protège les individus qui lui donnent un peu de pastèque à bouffer une fois par an le 2 février. Faut pas croire… elle crève la dalle Yemanja dans l’eau, il n’y a plus de poissons, plus rien… Sinon, bon à savoir si vous avez le désir de briller en soirée : le 2 février, c’est aussi The Groundhog Day, la journée (sans fin) de la marmotte en Amérique du nord. Fuyant sa femme, un homme aurait bu la flasque de whisky héritée de son père et se serait transformé en… Non pardon. Aucun lien a priori, quoique…

Pastèque

Pastèque

Autel et...pastèques!

Autel et…pastèque!

Le culte de Yemanja viendrait des ethnies yoruba et bantou de l’ouest africain, qui, lors de l’esclavage, auraient réussi à sauver quelques miettes de leurs rites religieux… Enfin sauver… disons que grâce à un savoureux mélange de syncrétisme, ont pu être conservées des réminiscences de rituels et de croyances purement africaines. En fait, pour vous expliquer rapidos, l’Eglise était un peu dépassée par ces bandes de noirs qui jouaient de la musique et se retrouvaient en transe, et elle a dû, le culte de la marmotte étant déjà pris, adapter malgré elle son évangélisation massive afin de pouvoir mieux convertir les populations. Roger Bastide explique que l’Eglise « a cherché à sublimer et spiritualiser les croyances des Noirs esclavagisés en partant de leur animisme, pour trouver des substituts, qui permettraient l’éducation du sentiment religieux, sans un viol des âmes. »[1]. Une autre version dit que ce sont les esclaves eux-mêmes qui, pour continuer à exprimer leur religiosité comme ils le souhaitaient, ont transposé discrètement et silencieusement leurs dieux à ceux de l’Eglise catholique. Nous ne savons pas quelle est la bonne version, sûrement un peu des deux. Quoi qu’il en soit la vierge Marie est devenue Iemanja, Jésus s’est transformé en Oxala, dieu de la créativité, père des orixas et St Lazare en Omulu, dieu guérisseur des épidémies. Le candomblé, qui est le « nom générique donné aux cultes de possession d’origine africaine qui se sont développés au Brésil avec l’arrivée de contingents importants d’esclaves africains »[2] voit alors le jour. Les colons n’ont pas réussi à tout détruire. Dieu merci. Ou plutôt devrais-je plutôt dire Yemanja merci ! Celle-ci est adorée dans plusieurs cultes afro-brésiliens, aujourd’hui très nombreux, s’imposant comme diverses offres religieuses dans un marché concurrentiel en pleine expansion. Parmi les deux principaux : le candomblé et l’umbanda qui lui, aurait plus tendance au bricolage et syncrétisme religieux. En fait si j’ai bien compris, selon Bastide, qui est L’anthropologue de référence sur ces questions-là, le candomblé serait plus proche d’une africanité, plus orthodoxe, et lié aux « villes traditionnelles » du Nord-est du Brésil alors que l’umbanda né à Rio, serait plus un culte syncrétique se développant au fur et à mesure de l’industrialisation du Brésil. Dans les années 30, il y eut une tentative d’éradication du candomblé, considéré comme un culte arriéré. Une version blanchie de ce dernier vit alors le jour : l’umbanda, un « amalgame de spiritisme et de candomblé désafricanisé, [qui devint] une religion nationale, symbole du mythe du creuset racial et culturel »[3]. Certains ne sont pas d’accord avec cette théorie et disent qu’aujourd’hui on assiste à un retour aux traditions, à une ré-africanisation de l’ensemble des offres religieuses de ce type au Brésil, ce qui vient invalider les théories de Bastide. Enfin… les deux se ressemblent pour tout profane qui les regarde de loin. Mais revenons à nos poissons.

Purification iemanja 2

Purification vol 1

Purification vol 2

Purification vol 2

Comme on l’a dit, Yemanja ressemble beaucoup à la vierge marie, et tous les orixas (dont elle fait partie) ont presque toujours un double, une image dans l’Eglise catholique. Les orixas ? Oui pardon…  Ce sont un peu comme les kamis du shintoïsme. Les kamis ? Des esprits, des « divinités qui régissent l’univers se partageant entre elles les différentes forces de la nature. Ces forces englobent dans l’espace, les éléments : eau, terre, feu, pierre et métaux, le monde végétal, et le monde animal »[4]. Yemanja ou Iemanja ou Ie manja, est très importante dans le monde des orixas. Elle règne sur la mer, et sur l’eau de manière plus générale ; elle est également mère de tous les autres orixas, ou de beaucoup d’orixas, cela dépend des versions. Les fonctions de Yemanja varient de villes en villes au Brésil ou de tereiro en tereiro (communauté, maison religieuse..). Elle peut s’occuper des femmes enceintes, de l’eau, de la santé. Bref c’est THE déesse. Des millions de personnes sont in love with her. Ils l’adorent. Du Brésil jusqu’en Argentine en passant par le Paraguay et je vous laisse deviner… l’Uruguay ! Cette fête, plutôt umbandista en Uruguay, classée d’intérêt culturel et touristique par le gouvernement, aurait plus de 20.000 adeptes ici, surtout des femmes et des jeunes. Bon on n’est pas à Salvador de Bahia non plus mais des milliers de personnes se retrouvent sur les plages de Montevideo, allument des bougies, se font purifier à la chaîne, vont dans l’eau jusqu’à la taille à peu près, se recueillent ou donnent leur offrande, reviennent de la même manière qu’ils sont venus car il ne faut pas tourner le dos à Iemanja etc etc.

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TRES IEMANJA

Au Brésil, les offrandes sont souvent biodégradables, en Uruguay, c’est pas encore ça, malgré la présence d’une association de sensibilisation à la protection de l’environnement, le sable est jonché de petit bateaux en polystyrène…. (ce jour là toutes les offrandes sont revenues sur la plage : vent contraire….signe d’une mauvaise année pour les adeptes….). Nous on est allé plage Ramirez à Montevideo. La plage jonchant le Parque Rodo se transforme donc le temps d’une journée en un lieu sacré alors que tous les extérieurs restent des « espaces mixtes »[5] où se vendent des bougies, des offrandes et se croisent les badauds qui ne veulent pas plus s’approcher que cela. C’est assez déconcertant. Mais compréhensible… ça peut faire étrange vu de haut, toute la plage est remplie de petits groupes de personnes qui dansent ou qui pratiquent des séances de purification ! Ceux qui dansent, les prêtres ou babalorixas (je vous jure ça se dit comme ça) « tournent sur eux-mêmes et leur danse forme un grand cercle autour d’un axe imaginaire vertical qui représente l’union terre/ciel des orixas, symbole de la communion avec l’autre monde. Ce mouvement qui est exécuté dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, représente le retour dans le temps et le contact avec les ancêtres. »[6]. Tout ça ouais.

Euh....

Euh….

Danses

Danses

Chanteurs

Chants

 Au cours de ces danses les orixas sont invités à rejoindre les adeptes, ils peuvent aussi descendre dans le corps de l’initié de leur choix si le cœur leur en dit. Un petit peu d’encens et des tambours et zioup c’est parti ! A chaque initié, un orixa, que l’initié possède depuis longtemps ou non et avec lequel il entretient une double relation de protection et d’obligation. On est dans l’herbe du diable et la petite fumée de Castaneda là. On y est ! Le reste de l’année les orixas restent pépère dans la forêt ou cachés dans des pierres.

Le candomblé et l’ubamda sont protégés par le gouvernement brésilien qui finance même parfois des tereiros. En Uruguay, je ne pense pas que ça soit le cas, on est quand même dans le seul pays en Amérique latine, qui, tellement attaché à sa laïcité, a décidé d’appeler la semaine sainte, la semaine du tourisme. Va savoir pourquoi, avril c’est l’automne ici, il commence à faire froid et puis il n’y a pas de montagnes pour aller faire de la rando, et puis ils prennent déjà trois mois de vacances en été….Certains uruguayens disent que l’année commence seulement quand le dernier cycliste du Tour d’Uruguay (ouais il y en a un moi aussi j’ai fait les gros yeux.. !) arrive. Il parait que parfois certains n’arrivent jamais et se planquent dans les montagnes….non pardon dans les collines à Minas. Les saligots !
Enfin, trêve de digressions inutiles venons-en à la conclusion. Aller à la fête en l’honneur de Yemanja à Montevideo c’est être entouré par des gens qui se sentent « blanc du dehors mais noir à l’intérieur » comme Julio Kronberg[7], être au milieu de milliers de bougies plantées dans le sable, passer une soirée un peu spirituelle ouais ! autour de plein de gens en robes blanches qui mettent des petites statues, des fleurs, des pastèques et de la bière à la mer et surtout assister à un magnifique coucher de soleil comme il est de coutume à Montevideo. Et à ceux qui parlent de mondialisation et d’uniformisation, pas de trace d’une seule marmotte !

Niño Iemanja

Iemanja coucher de soleil


[1] Roger Bastide : « Le syncrétisme en Amérique latine », revue Bulletin Saint Jean Baptiste, n°5, 1965.

[2] Carmen Bernand, « Du candomblé à l’umbanda, cultes de possession au Brésil », mai 2002 .

[3] Ibid

[4] C Duarte, A Brasileiro, C Menezes ; « Expérience corporelle et mysticime : la remise en ordre de l’espace public dans les rituels religieux afro-brésiliens » in Ambiances en actes, International Congress on Ambiances, Montréal, 2012.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Marina de Russe, « Yemanja fait courir les foules », 4 février 2011, lapresse.ca.

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