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A tambour battant

J-1 avant l’événement majeur du carnaval de Montévideo, le “desfile de llamadas” ; comme depuis quelques années il se déroulera sur deux jours, les 5 et 6 février prochain. Peu de temps donc pour vous décider à venir assister à la grande messe du candombé et par la même occasion nous rendre visite… Mais au fait, comme demanderait Fred à Jamy, « le candombé qu’est-ce que c’est?».

A la tentative de définition du touriste, il arrive que l’uruguayen moyen réponde un maladroit « c’est la musique des noirs ». Traduit en français ça pique un peu. Mais il ne faut pas se fier à la traduction littérale. Ici on n’a pas trop de problème à appeler un noir un noir (ce qui ne serait pas con si on appelait un blanc un blanc). Par extension généreuse toute personne un peu foncée est aussi appelée « negro » ou « negra »; c’est même devenu une sorte de surnom affectif. Au boulot par exemple, Alé, la cuistot apelle tous les gamins « mi negro » ou « mi negra », même les blonds. C’est vrai qu’au début ça surprend, demandez à Patrice Evra… En parlant de foot, une anecdote assez cocasse, je jouais au sein d’une équipe d’uruguayens à Paris et, patriarcat oblige, j’avais récupéré le surnom de mon père au sein de l’équipe, c’est à dire « Negro » (avant j’étais « Negrito » et oui…). Un jour, alors qu’on jouait contre une équipe de sans-papiers du Secours Catholique, on a failli se faire taper dessus car ils pensaient qu’on leur disait « negro, negro », alors que mes partenaires me demandaient juste le ballon (qu’apparemment j’avais souvent). Bref, revenons-en à nos moutons (noirs).

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Le candombé est en effet la musique des « afro-descendants uruguayens », des real niggas. Enfin ça c’était avant. Et une fois que le touriste aura vu une llamada il reviendra demander pourquoi il n’y avait presque pas de noirs. Bah oui pourquoi tiens?

Autant vous dire que la frontière entre les deux Corée est un terrain moins miné que celui-là. Chaque mot, chaque geste ou chaque regard peut être mal interprété, et là comme dirait Scar à Zazou, « c’est la guerre ». A la fac, où j’ai eu la chance de suivre le premier diplôme sur le carnaval, le candombe était le sujet qui débouchait sur les plus virulents débats laissant les murs de la salle de cours rouges comme les mains d’un candombero à la fin des llamadas. Prenez ce terme « llamada » par exemple. Littéralement traduisez « appel », le premier tambour en appelant un autre et ainsi de suite, puis les habitants du quartier. Historiquement chaque comparsa (groupe de candomberos) qui sortait faisait une llamada, mais avec le temps on a commencé à dire llamadas lorsque plusieurs comparsas sortaient en même temps (pour le carnaval et depuis peu pour le jour du patrimoine ou le 3 décembre, qui est le jour du candombe, des noirs et de l’esclavage ; l’État a fait un package des trois, c’était plus simple… un jour pour les nègres ok, mais trois non!). Du coup, le dimanche, on dit de plus en plus « on va aux tambours » ; ce qui ne plaît pas à tout le monde. Mon camarade de classe à qu’il ne reste plus que quatre doigts pour avoir défendu cette évolution vous le confirmera. Cette passion s’explique par l’infinité de rapports de force que cristallise cette pratique, cette expression, cette musique… sa définition même est un casse-tête.

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Tambours du dimanche

Pourtant si un jour vous avez la bonne idée de vous rendre à Montevideo, et qu’un dimanche, vers 18-19h, au lieu d’aller en terrasse boire un coup pour l’apéro, vous avez la seconde bonne idée d’aller à l’almacen du coin chercher des Patricia avec vos consignes de bières de la veille, direction Barrio Sur, Palermo (ou depuis quelques années, presque tous les quartiers de la ville sauf les très très bourges: la triplette Punta Carretas, Pocitos, Carrasco), vous apercevrez d’abord, si vous arrivez tôt, des petits feux avec des tambours autour, pour les accorder. Sûrement qu’un peu plus loin vous verrez une famille autour d’un bidon d’essence coupé en deux (horizontalement) qui sert de parilla sur laquelle grillent de bons chorizos qui vous mettront à coup sûr l’eau à la bouche. Dispersés mais pas trop, des gens de tous âges, beaucoup de bière et de vin en carton… et de fumée. Et l’inévitable kit maté/matera sous le coude, évidemment.

chauffage des tambours

Petit à petit des petits groupes se forment, commencent à jouer, puis tous se rassemblent et c’est parti pour plus d’une heure de ballade dans le quartier au son des tambours. Le « public » suit la comparsa, devant elle il y a les danseuses « officielles », qu’au bout d’un moment on ne distingue plus vraiment du public qui danse devant, derrière et sur les trottoirs du côté. Goyette et moi sommes un peu timides, du coup on n’ose pas trop danser, et on est vraiment nuls car s’il existe un lieu où personne ne vous juge sur votre façon de danser c’est bien celui-là. Tout le monde vient pour passer un bon moment, le clodo du coin danse avec la fille du boucher, des gamins de 6 ans se trémoussent en agrippant la canne du grand-père, pendant que la grand-mère mate (avec Goyette) les pecs et les tablettes du grands black torse nu avec le gros tambour… Bonne ambiance quoi.

candombe solymar

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Les llamadas du carnaval

Mais si vous avez la très bonne idée de venir début février, vous pourrez en plus de les voir le dimanche, assister aux carnavalesques llamadas. Toutes les comparsas ayant passé le concours d’admission (en novembre) défilent rue Carlos Gardel et Isla de Flores, dans Barrio Sur et Palermo. Là c’est un autre univers, plein de couleurs et d’allégresse, malgré les barrières, les flics, les caméras et le prix des places. Car si vous pensez comme nous que jouer des coudes toute la soirée c’est sympa à 20 ans ou lorsqu’on est pauvre ou pour les radins qui s’auto-convainquent que c’est plus authentique avec le peuple, il va falloir raquer pour avoir une chaise le long de la rue ou en tribune. Une autre possibilité est de louer une azotea (terrasse sur les toits) et mater le défilé en faisant un asado en même temps (bon plan! enfin meilleur plan encore se faire un ami qui a une azotea). Face à cet enchaînement de cortèges forts de plus de 50 tambours chacun, les gens deviennent littéralement fous, en transe, des sortes de boules de nerfs de félicité. Surtout les femmes. Alors bien sur les mecs se lâchent un peu à la vue des fessiers qui se balancent nord-est/sud-ouest à un rythme qui ferait passer un junkie sous speed dansant sur de la drum’n bass pour un maître zen faisant du taï-chi, les tatouages et l’odeur de bière tiède en plus. Mais les femmes… les femmes… et vas-y que je te casse les tympans à base de cris stridents, que je balance des baisers de la main à tout vas, et que je te fais des déhanchés à la limites de l’élasticité des reins… Et lorsque je dis les femmes, c’est toute les femmes, pas seulements les ados et les 18-30 ans, c’est même plutôt celles de quarante ans et plus!

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Au milieu de ce joyeux bordel courent des dizaines de gamins s’étant faufilés sous les barrières, armés de bombe à mousse et confettis qu’ils distribuent sans discriminations à policiers, spectateurs et même candomberos. Carnaval quoi.

Les plus grandes comparsas atteignent la centaine de personnes, dont un maximum d’une soixante-dizaine de tambours (certains spécialistes pensent que cinquante serait le nombre maximum pour une réelle harmonie rythmique), une vingtaine de danseuses (et il y a de tout, peu de tailles mannequins et beaucoup de variété! ), plus la vedette (danseuse principale), les danseurs (le milieu du candombe est un des premiers à avoir accepté les homos et les travestis, pendant les llamadas en tout cas), les porteurs de drapeaux, le porteur de l’écusson de la comparsa, et enfin les figures mythiques de la culture candombera : la mama vieja, le gramillero (guérisseur) et l’escobero (le balayeur). J’oubliais les porteurs de lunes et d’étoiles. Tout ces personnages et symboles ont une, ou plutôt des histoires, des significations, qui font débats et évoluent. Par exemple la vedette est une apparition récente importée de France, de Cuba ou du Brésil, selon les versions. L’escobero portait, au siècle dernier, une lance et était le représentant des ex nations africaines… bref milles et une chose à savoir. Pour cela et si vous ne lisez pas l’espagnol, la thèse de Clara Bierman est une référence hexagonale et internationale, ou aller à Fontenay sous-bois et demandez pour « Manu » et son association Triangulacion Kultural ou la Boîte à candombe.

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Le « Desfile de llamadas » du carnaval n’existe « que » depuis 1956. Mais il est le moment où chaque comparsa se montre sous ses plus beaux appareils à ses proches, ses paires et au monde. L’importance est telle que comme nous confiait notre ex coloc Susana, sorte de déesse métisse (je t’aime Goyette !) mère d’un petit Uncas trop choupi, (enfin plus en tenu de défilé que lorsqu’il squattait notre chambre avec ses petites voitures !), il est strictement interdit de boire ou de se droguer (enfin un petit joint…) avant le défilé. Susana nous a ouvert les portes du QG de la comparsa Retumba de Encina. On a donc pu assister aux préparations (d’où les chouettes photos !), ça rigole, mais nerveusement ; est palpable le mélange d’excitation, de tension et de concentration.

Notre petit (ex)voisin!

Notre petit (ex)voisin!

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Session maquillage

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Le stress est palpable chez les candomberos avant le défilé…

Avant d’intégrer le carnaval, les llamadas n’avaient lieu que les dimanches, pour les fêtes et surtout le 6 janvier. Ici pas de galette des rois, mais un défilé de toutes les comparsas, la même chose que pendant le carnaval, mais sans concours ou sélection au préalable, sans barrière, entièrement gratuit et sans télé, pubs et les 1000 flics… C’est que le 6 janvier c’est la San Baltazar. Le roi mage noir. Là encore je pourrais vous bassiner des lignes et des paragraphes sur le comment du pourquoi d’une divinité chrétienne noire, et son importance pour les esclaves puis leur descendants à Montevideo, mais je sens le regard de notre conseiller com’ : « sois pas relou Uncas, on a dit bref et efficace, déjà que t’as pas accepté l’idée d’un post « les 10 bonnes raisons d’aller voir des llamadas à Montevideo » alors tu me la fais courte stp, du Rêve ! Pas de l’Histoire ! ». OK… Sachez tout de même qu’à Cuba c’est Melchior le roi mage noir, et que dans la Bible rien ne dit qu’ils sont trois, ni rois d’ailleurs… mais alors pourquoi [… censure …]. Venir à Montevideo le 6 janvier et donc la troisième bonne idée que vous pouvez avoir!

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« Bon mais pourquoi il n’arrête pas de dire que c’est tendu et qu’il y a des conflits, alors qu’il ne fait que nous parlez de fête tous les dimanches, de défilés fous et autre carnaval? ». Ok, arrêtons de tourner autour du tambour. Les tensions viennent de l’évolution du phénomène candombero depuis une vingtaine d’années. Durant ce laps de temps très court, cette expression artistique est devenue une des références culturelles uruguayennes, la musique de tous les uruguayens, l’attraction principale du carnaval, patrimoine du pays (en 2006), mondiale de l’UNESCO (en 2010) et donc une petit mine d’or. Un développement sans précédent, qui a eu lieu en dehors de son milieu socio-ethnique d’origine. En plus des questions que soulève en soi une « patrimonialisation », toute nationalisation d’une pratique culturelle entraine une désappropriation relative de ses anciens détenteurs. C’est mathématique. Depuis lors s’opposent les partisans de la démocratisation à ceux du maintien de la tradition, le mouvement se voit polarisé entre « vrais » et « faux » candomberos ». Chaque fois qu’un non initié s’achète un tambour et prétend jouer du candombé, augmente alors chez certains « noirs » candomberos historiques, un sentiment de perte d’une pratique qui leur était propre. La question est beaucoup plus complexe que celle de jeunes londoniens reprenant le blues afro-états-uniens, ou de juifs de Brooklyn copiant tout en révolutionnant le rap de leurs voisins du Bronx. C’est que le candombe est plus qu’une musique, c’est d’ailleurs comme « pratique communautaire » qu’il est inscrit au patrimoine mondiale de l’UNESCO. C’est le savoir-faire, la construction des instruments, le maintien du rythme, la vie du quartier, qui sont valorisés. Mais surtout l’héritage africain, la transmission de l’histoire d’une communauté, de sa mémoire et un hommage résistant des descendants d’esclaves à leurs ancêtres. Tout un pan de l’histoire uruguayenne qui risque de se retrouver dilué dans la masse grandissante des nouveaux candomberos pour qui il n’est qu’une pratique sociale ou pire dans certains cas, une musique, un rythme aux (lointaines) origines afros. Mon collègue de boulot Javier joue dans une comparsa, qui sort les samedis soirs (ce qui marque déjà une rupture), et m’expliquait que leur unique objectif est de se divertir, bien joué mais sans réelle souci d’authenticité. S’ils défilent le 6 janvier, cela n’a plus rien avoir avec Baltazar, mais avec la pratique musicale du candombe. Et cela n’est en rien condamnable attention ! Comme le disait un de mes camarades en cours de carnaval « San Baltazar, c’est n’est important que pour eux ». Toute la problématique étant selon Pilar Uriarte, notre prof à la fac de carnaval, de savoir qui c’est « eux » ?

En même temps, la « sauvegarde » du patrimoine candombero pose également la question de qui possède la légitimité pour définir ce qui est candombé et ce qui ne l’est pas. Tout comme elle risque de « geler » non pas une tradition mais une pratique vivante dont cette récente démocratisation n’est qu’une nouvelle étape de son histoire. Surement qu’aux temps de l’organisation par nation africaine à Montevideo, les plus anciens pleuraient la perte de le leur identité nationale africaine dans ce melting-pot afro-uruguayen. Encore un truc qui va finir dans une thèse genre « La pratique du Trucmuch au Peuimportistan: entre tradition et modernité »… Une chose est sûre, la coexistence de différents courants qui s’opposent, se critiquent mais aussi s’entraident, luttent ensemble lorsqu’il le faut, est la preuve que le candombé est une pratique bien vivante, complexe et multiforme.

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Mais c’est la meuf de mon cousin derrière! Coucou Claudia!

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« De la tradition à la modernité »….

Cette situation est la conséquence d’au moins deux processus, voire trois, initiés durant les années 90. Premièrement la volonté de Montevideo et de l’Uruguay d’avoir une musique « propre », qu’ils ne partageraient pas avec ses voisins encombrants et qui ait une histoire « latino-américaine », afin de pouvoir à son niveau se placer dans la compétition implicite internationale de la culture/tourisme/prestige. La concurrence avec l’Argentine et le Brésil n’est pas aisé sur ce terrain, notamment lorsqu’on partage plusieurs traits de sa culture avec eux (tango, gaucho, foot, asado). Du coup le carnaval, enfin surtout la murga (autre style musical du carnaval de Montevideo) et le candombé, ont été choisis pour être les ambassadeurs de la culture uruguayenne. Et c’est donc tout l’appareil d’Etat qui se met à mettre en valeur le candombé, à le « vendre ». Les générations actuelles identifient donc le candombé comme un genre musical, d’origine « afro », mais de tous les uruguayens. Quelque chose qui les différencient des porteños et des brésiliens.

Deuxièment, durant les 90’s, se sont développés, grâce à l’appui de la mairie et de nombreux acteurs de la communauté afro-uruguayenne, des ateliers de candombé, afin de transmettre le savoir-faire lié à cette pratique. Ce fut plus qu’une réussite, comme les ateliers de murga joven, et le nombre de comparsas à Montevideo passa d’une vingtaine, principalement concentrée entre Barrio Sur, Palermo et Reus, à plus de quatre-vingt dans tous les quartiers de Montevideo. Développant l’idée que tout le monde peut faire du candombé, noir ou blanc. Et rompant avec une tradition vieille de plusieurs siècles de transmissions informelles à une transmission « scolarisée ». Plus question pour les blancs de se maquiller en noir comme les lubolos au début du siècle, le candombé est de tous. Ce qui en soit n’est ni bien ni mal, c’est un fait. La troisième raison vient de la médiatisation grandissante du carnaval, notamment depuis son apparition télévisuelle et sa « marchandisation ». Cela rentre dans les processus liés à la mondialisation, les nouvelles technologies, les migrations, les nouveaux rapports à la culture, l’identité bla bla bla… Pour en savoir plus il faudra comme Saint Thomas d’Aquin venir nous voir pour le croire. Car une fois que raisonnent les tambours, peu importe la couleur de celui qui joue, danse ou agite son drapeau et lorsqu’on en aura marre on parlera de tout et de rien, de l’histoire des esclaves en Uruguay, de la naissance du candombé, du carnaval… On vous attend! C’est nous qui régalons, à base de vin en carton!

2870 mots… le conseil com’ est furax…

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Oui je suis furax (goyette)

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