plage du cerro (2)

Stade 2 (Rampla)

C’est bien beau d’écrire des articles sur le foot uruguayen, d’en parler, de le regarder à la télé, de le critiquer, de l’adorer, mais comme on dit dans le milieu, à la fin ce qui compte « c’est la réalité du terrain ». On a donc du aller tâter l’ambiance des stades uruguayens qui sont à l’image du pays, petits mais tellement attachants. Reportage.

Le week end du 8 et 9 novembre dernier, se jouaient des milliers de matchs de football à travers le monde, mais deux retenaient particulièrement l’attention des footeux, le classique PSG-OM et le clasico Barça-Real. Pourtant, pour quelques milliers de personnes, la croix rouge sur le calendrier évoquait un autre clasico, et pas des moindres, celui de la Villa (comprenez la Villa del Cerro). Un quartier de Montevideo qui comme son nom l’indique est bâti sur une colline en haut de laquelle se trouve un fort, qui comme 99% des monuments et bâtiments officiels, porte le nom du Procer, la bien nommée Fortaleza General Artigas.

Vue de la fortaleza

Vue de la fortaleza

C’est dans cette zone que vinrent s’échouer les vagues de migrants qui arrivaient sur les côtes uruguayennes du rio de la Plata toute la seconde moitié du XIX siècle et une bonne partie de la première du XXème, respectivement pour travailler dans les salières puis dans les (trois) usines frigorifiques. Les rues ont d’ailleurs des noms de pays. Pour la faire courte (c’est un article sur le foot merde!) le Cerro est un quartier populaire, qui souffre d’une mauvaise et erronée réputation de coin coupe gorge. Un quartier à l’identité forte, héritage de la Epoca de base, durant laquelle l’ancienne ville indépendante rattachée à Montevideo en 1913 était autosuffisante mais dont la situation s’est petit à petit dégradée suite à la fermeture des usines. Classique quoi. Ce qui l’est moins, ce sont les deux équipes de foot qui se partagent le cœur de la population del Cerro, le Club Atletico Cerro et Rampla Junior Futbol Club.

plage du Cerro (1)

La plage du quartier….

Cette année c’est Rampla qui accueille le clasico de la Villa dans son magnifique stade Olimpico. Inauguré en 1923, rénové en 66, l’architecture de la bâtisse n’est pas des plus folles, mais sa vue oui l’est! Le stade forme une sorte de L, c’est-à-dire qu’une partie n’a pas de tribune et est ouverte sur la mer (le fleuve!) et la baie de Montevideo… Top du top ! Du coup quand le match est chiant, tu peux mater les bateaux qui arrivent ou repartent du port. Classe. Ou te moquer du gars spécialement contracté à la tâche d’aller chercher les ballons. Pas classe. Le panorama est aussi une façon de rendre hommage aux origines du club, qui a vu le jour le 7 janvier 1914, un mardi (j’ai vérifié pour du vrai), dans le coin de la Aduana, c’est-à-dire vers le port. Les couleurs de Rampla, rouge et vert, seraient d’ailleurs l’héritage de celles d’un navire portugais qui arrivait au port lors de la fondation du club. Une autre version parle d’un hommage à une autre équipe du cerro qui disparaissait cette même année, le Fortaleza. En 1919, après avoir roulé sa bosse et son ballon un peu partout dans la ville, Rampla se fixe à la Villa del Cerro, et en 1923 donc, dans ce magnifique stade.

vue du stade du cerro 2

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Vue du stade cerro

Mon contact pour me rendre sur place est un fan de Rampla, nous avons rendez-vous à 17h au stade, le match est une demi-heure plus tard. A moins le quart mon téléphone sonne déjà, « t’es où »? Euh… j’arrive je suis dans le bus, mais je crois que c’est celui qui ne va que jusqu’au terminal … ok prends un taxi je te le paye! Je le retrouve à 16h58. Valentin (à prononcer  Valeintine) est légèrement stressé, il ne tient pas en place et fume clope sur clope. C’est que l’enjeu est de taille. Le dernier clasico remonte à deux ans, les équipes s’étaient alors quittées sur un score nul et vierge. Mais surtout le « vieux » Rampla fête cette année ses 100 printemps. La rivalité est elle presque centenaire, le premier match entre les deux formations datant de 1927, année de l’unique et seul titre national de Rampla (Cerro en a zero…).

La légende dit que ce sont des dirigeants de Penarol, effrayés par la popularité et le niveau du « Tercer Grande », qui ont murmuré à l’oreille de cadres mécontents de la gestion du club, la possibilité d’en créer un autre. Puis, ils auraient même en partie financé la fondation du C.A. Cerro.  Venant de carboneros ça ne m’étonnerait pas plus que ça… En tout cas cela a fonctionné puisque les deux équipes se partagent depuis quasi-équitablement la population du quartier. Diviser pour mieux régner…

L’entrée (ou la sortie selon le point de vue) des équipes est une fête. Fumigènes , confettis, cris, larmes, chants… C’est loco loco. L’arbitre siffle le début du match et Rampla marque sur sa première occaz. C’est re la fête! Sauf qu’on entend plus que « GOL ! », je sens une douleur au bras, c’est Valentin qui m’attrape en sautant et hurlant. Tout le monde s’embrasse, puis le match reprend, et les chants, un chouya plus enthousiaste, avec.

fumée 2 Cerro

Ambiance !

Alors footbalistiquement parlant… bon… c’est pas folichon folichon. Le véritable spectacle est en tribune. Avant, à la mi-temps et après le match on peut entendre en fond l’hymne officiel du club écrit par Enrique Soriano et mis en musique par Donato Racciatti « Viejo Rampla ». Un tango classieux.  C’est autre chose que Jump de Van Halen ça c’est sur… Le public est familial, ce qui ne nuit en rien à l’ambiance. Certains pères de famille se lâchent sous le regard incrédule de leur gosse et insultent les supporters cerrenses. Du coup les gamins les imitent. Ça chante beaucoup et tout le temps. Pour l’insulte et les chants, on ne se limite pas à « enculé » ou « aller Rampla », c’est plus varié. Notamment une chanson rigolote qui dit grossomerdo aux autres supporters de ne pas être timide et d’oser chanter. La buvette ressemble à celle d’une kermesse et il n’y a déjà plus rien à boire à la mi-temps… Pour encourager les joueurs, les supporters les appellent par leur prénom, c’est surprenant. « Vamos Marcos ! » ou  « Movete Javier ! » Un peu comme si à Auxerre on criait « Aller Sébastien ! » (Puygrenier). Ok… comme si en France dans les stades on lâchait des « allez Olivier ! » ou « bouge toi Karim ! ». Moi j’ai flashé sur le numéro 14, un dreadeux pas mauvais, mais j’ai pas osé crier « dale Gustavo ! » (Aprile de son nom). Vous aurez deviné qu’en réalité les encouragements s’apparentent davantage à des  » vamos bo Marcos la p*** madre que lo (re)pario  » (en français ça donne : la p… de ta mère qui t’as mis au monde…)

supportrice rampla

Malheureusement le rival finira par l’emporter 2 à 1. Les supporters cerrenses sont aux anges et chambrent allègrement. Ce sont eux qui sont invités à sortir du stade en premier, mais évidemment ils essaient de prolonger cet état de grâce le plus longtemps possible. En face les hinchas picapiedras sont dépités, obligés de supporter ce spectacle. Quelques petites insultes fusent, rien de bien méchant. Je ne sais pas trop quoi dire à Valentin ; c’est un peu la même situation que quand la meuf d’un pote le plaque… « toutes des salopes… »… « une de perdue, dix de… » puis tu te tais et t’attends que ça se tasse, puis tu vas picoler ! Bon là on a du aller bosser en vrai, mais comme c’était dans un bar…

De toute façon, plus que les résultats c’est l’esprit et l’histoire du club qui emplissent d’orgueil les supporters picapiedras. Ce surnom, ils le tiennent de la rénovation du stade, lorsqu’ils devaient casser les pierres pour le construire. « Ils » ? pas les ouvriers d’une société lambda venue construire le stade. Non les « gens » du clubs qui ont bâti à la sueur de leur front leur propre stade. Avant cela on les nommait les « friyis », allusion aux usines frigorifiques.

le cerro usine frigorifique

Ancienne usine frigorifique abandonnée

Les anecdotes sur les Picapiedras sont légions. En 1956 par exemple, ceux qui étaient alors les friyis s’en vont vont battre chez eux l’équipe anglaise de Portsmouth, faisant de Rampla la première équipe uruguayenne victorieuse d’une équipe britannique sur son île. Le club est également le seul sur qui un mini-documentaire a été réalisé par un américain, Bill Brand. Ou ce nom par exemple, Rampla, il viendrait d’une rue de la zone du port, qui s’appelait lors de la création du club « La Marseillaise » depuis plus de cinq ans, mais à laquelle tout le monde continuait de dire rue Rampla. La genèse même de l’équipe est nostalgie… Port, viande, foot, tango, locaux et migrants, grandeur et décadence, passion et nostalgie, en fait Rampla est un condensé de Montevideo et de son histoire, dont personne ne souhaite d’happy end, car personne ne veut d’une fin.

La semaine prochaine, suite et fin, de ce reportage exclusif sur le foot uruguayen. Avec (encore) C.A. Cerro contre le Nacional Futbol Club, au Parque Central. Avec cette fois-ci Goyette dans les tribunes!

Extrait (en exclusivité!)

Goyette : « nous on est pour qui ? Les blancs ? ok… et on marque où ? »

Aller, on se quitte en musique avec l’hymne du Viejo Rampla

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