Sillstrani tombeau

Pérou: de Puno à Nazca

« Silencio » !!! Le fonctionnaire péruvien pète une durite face à la queue de touristes jusqu’alors méga bruyante.  «Vosotros dos, si, si, los dos ! Chuuut… ». Deux amerlocs ravalent leur salive en regardant leur Van’s… Welcome to Peru! Le touriste occidental sans le passeport tamponné c’est la revanche de l’histoire pour tous les douaniers du « tiers-monde ». C’est de bonne guerre. Surtout qu’ici, ils en voient défiler trois/quatre par jour des cars remplis de gringos se trimbalant des bonnets « boliviens », des pulls à lamas et/ou ces horribles pantalons à rayures. Ici, c’est Yunguyo et il y a encore quelques années, le poste frontalier ressemblait, paraît-il, à une cabane; mais aujourd’hui il est sur l’autoroute du tourisme boliviano-péruvien. Depuis, le fonctionnaire ne joue plus aux cartes avec son collègue mais fait disparaître plusieurs fois par jour celui qu’il nomme en criant (tu l’as Guido?).

Alors oui nous nous moquons des touristes, mais cela fait deux fois dans ma vie que le Pérou me remet en place. Que cela me plaise ou non, je suis un putain de touriste. La première fois c’était en 2009, après six mois en Uruguay et enfin quelques poils sur le menton, je me prenais pour le Che, tel un citoyen latino-américain j’allais visiter mes frères péruviens avec mon pote ouzbek arracheur de dents. « Tu voyages? T’es étudiant?  T’es un gringo ». Sur la place principale de Cuzco, Pepito (8 ans) me donne une leçon de vie en essayant de me refourguer ses clopes. Mais euh… ok… Mais je n’achèterais pas tes cigarettes marque Che Guevara! Je ne l’aime plus lui…

Six ans plus tard, sur le port de Puno, j’entends encore Pepito me susurrer à l’oreille gringo, gringo… Puis à un moment tu assumes. Oui je suis un touriste! L’héritier de cette bourgeoisie britannique du XVIIIème qui envoyait sa jeunesse faire son grand « tour » sur le continent européen pour se former… et surtout manger autre chose que du pudding (on les comprend!!!). Les échelles ont juste changé. Du coup, à Puno nous ne culpabilisons pas lorsque nous nous retrouvons face à des aymaras déguisés en Uros sur leur île flottante.

ile uro

Indien Huro

Uros 2

Sur l’île de Taquile, lac Titacaca (à prononcer Tikhakha selon le guide) nous apprenons que les indiens se sont organisés en communauté de tourisme répartissant équitablement les touristes dans les différents restaurants et hôtels ; l’île et les indiens sont grave stylés.

Coucou toi

Coucou toi

indienne taquile sac

Mais le plus joli dans les environs de Puno c’est Sillustani, site funéraire au bord de la lagune Umayo (à prononcer comme ça se prononce cette fois, enfin je crois). C’est là, au milieu des alpagas, du souvenir des divinités moches et des sépultures de milliers de générations d’indiens (des moches aux incas) que nous libérons nos artefacts de plastique à une vie meilleure et éternelle. Ils l’ont bien mérité. Nus de masques, nous quittons la tant décriée Puno. Qu’a donc fait cette pauvre ville pour mériter l’acharnement qu’elle subit ? 87,4% des personnes nous ont conseillé d’éviter la capitale du folklore péruvien, « trop moche », « plein de touristes », « c’est Disney Land » ou au contraire « il n’y a rien à voir », bref celle que l’on nomme également la ville du lac sacré, cristallise toute les frustrations du touriste/gringo/occidental. Pourtant ce n’est pas si laid que ça en comparaison avec d’autres villes péruviennes (par exemple Juliaca à moins de cinquante bornes), le centre est même plutôt mignon, et le reste de la ville ressemble à… une ville péruvienne! Alors oui ce n’est ni Lima, ni Cusco, ni Arequipa… mais bon ce n’est pas par ce que tu n’es pas Brad Pitt que t’es moche…

_MG_8832

Sillustani

Sillustani

Bref… nous quittons Puno, en bus, avec la compagnie « Julia ». Pour 15 soles chacun alors que les autres compagnies demandent le double voir dix fois plus (genre Cruz del Sur). Mais pourquoi ? L’hôtesse de la croix du sud sourit lorsque nous lui demandons si la différence de prix provient de la sécurité… le flic du terminal de bus lui nous assure que Julia est une super compagnie… qui croire ? Nous reviennent alors en mémoire des bribes de lignes du routard des français croisés à Toro Toro : « attention au bus péruvien », « de nombreux accidents », « n’hésitez pas un payer un peu plus cher ». Mourir pour 100 soles c’est con. Nous commençons à flipper, surtout que la route qui nous sépare d’Arequipa, notre destination, a l’air sinueuse et accidentée. L’heure H arrive, nous montons dans le bus, non sans checker les moindres détails du bus, genre vous donnez discrètement un coup de pied au pneu histoire d’en vérifier l’usure et le gonflage ; comme si face à un pneu un peu dégonflé vous alliez aller voir le chauffeur « amigo la rueda esta desinflada yo no me subo hasta que la infles »… « Entonces quédate acá gringo! ».

Dans le car nous comprenons que c’est le confort que nous n’avons pas payé. Puis les arrêts toutes les cinq minutes. La grande peur des étrangers, et des péruviens friqués, est de se faire dérober leurs affaires en soute durant un de ses arrêts. Les compagnies faisant des trajets directs proposent donc en contrepartie des prix plus élevés. Ok. Au final nous pionçons comme des petits loups et arrivons à bon port. C’est à Arequipa, grâce à un Routard « emprunté » à l’hostel que nous réalisons l’immensité du Pérou et de son patrimoine, dans le sens où tu pourrais lui enlever le Machu, Lima, Titacaca et Nazca, le pays resterait encore une mine à sites archéologiques et naturels des plus fournies ; et encore nous n’avons parait-il pas tout découvert (tintintin musique suspens genre « Le Mystère des Piramides »). Autour de quelques Cuzqueñas à la terrasse de l’auberge, nous décidons de notre plan d’attaque itinérant pour le Pérou ; il se résume en deux mots : route Panaméricaine.

Petite indienne taquile

La route 66 et ses 4000 km sont une mauvaise blague comparés à celle qui relie l’Alaska à la Terre de feu (enfin à quelques détails près _ genre la frontière panamo-colombienne _ que nous n’évoquerons pas ici). Notre idée, la choper en périphérie d’Arequipa et remonter jusqu’à l’Equateur, en stop. Même pas peur! Enfin ça c’était le soir avec Cusqueña… le lendemain matin avec café dans gobelet en plastique au comptoir du resto-bar-boui boui d’une station-essence en banlieue d’Arequipa, la donne est légèrement différente. Aucun camionneur ne veut de nous et aucun particulier ne s’arrête. Bon… le Machu en car s’était pas une si mauvaise idée finalement… surtout que le lieu est plutôt glauque malgré la super vue sur l’Ampato et Sabancaya, les deux volcans qui surplombent la ville. Nous causons avec un camionneur qui attend quelqu’un, il nous conseille d’aller jusqu’au péage d’Uchumayo ; au bout de trois heures nous l’écoutons et une demi-heure de bus plus tard nous y sommes. Sept minutes de plus et nous voilà dans la voiture de César, disant adieu à l’une des plus belles villes du pays sans même l’avoir visité ne serait-ce qu’une matinée. Nous n’avons pas le temps, nous sommes des lapins blancs.

« Je traque les terroristes dans les environs de Cuzco, en hélicoptère ». « Euh… Goyette, à trois on descend ! le mec est fou ». En réalité non, César est juste militaire. Il a été muté de Lima à la base militaire d’El Cruce, de-là, tous les quinze jours il part deux semaines « couvrir » de son hélico les missions anti-cartel menées dans la jungle amazonienne péruvienne. Le paysage est de plus en plus désertique ; seules les vallées sont un peu vertes. G.I. César nous amène jusqu’à El Cruce et nous conseille de prendre un bus, il nous aurait bien emmené jusqu’à la côte mais il doit aller chercher ses gamins à l’école. C’est pas grave mec. Merci et bonne chance avec les « terroristes »! Nous revoilà à une station-service, au milieu d’un désert cette fois-ci, mais au moins sur la Panaméricaine. Nous prenons le temps de bouffer des petites tortugas (des sandwichs! Pas des vrais tortues…) au poulet, arrosées d’une limonade offerte par la serveuse aussi gentille que borgne. « Vous venez de France et vous faites du stop… Suerte !!! ». De la chance nous croyons en avoir lorsqu’après une heure de pouce levé une voiture s’arrête, « Camaná ? », « si, nos llevan ? » « super muchas gracias »…

désert Pérou

Silencio… le couple qui vient de nous prendre en stop ne dit pas un mot. Quelques brèves phrases échangées sur la construction d’un pont en plein milieu de ce désert de cailloux nous font comprendre que leur espagnol est plus que limité. Goyette flippe un peu « ils vont nous tuer, c’est sûr, c’est trop chelou », et sursaute lorsqu’un gémissement surgit du dessous du siège de l’indienne. Un petit chiot! Surprise! Ça rigole et détend un peu l’atmosphère… sauf lorsqu’il tourne à droite alors que nous sommes censés aller tout droit. Ils vont en réalité acheter de la bouffe pour vache qui est beaucoup moins chère ici (à Majes). Nous déchiffrons que nos chauffeurs sont des paysans/fermiers qui vivent un peu plus loin que Camaná. Un semblant de discussion s’instaure, le temps de demander s’il prend souvent des mochileros en stop de manière à lui faire comprendre que l’on ne pense pas payer, il nous répond que oui, nous voilà rassurer. Puis le silence reprend son droit. Un signe du destin qui avait rendez-vous avec nous.

Vue sur le désert

Vue sur le désert

Il est parfois nécessaire d’avoir des repères, même pour les sentiments et le ressenti. Mon baromètre sentimental en ce 27 avril de l’an de grâce 2015 est un personnage plus que secondaire et rapidement évoqué dans le monologue théâtral écrit par l’italien Baricco : Novecento. Lynn Baster, paysan anglais, « de ceux qui travaillent comme des mules pendant quarante ans et n’ont jamais rien vu d’autre que leur champ» ;  chassé de ces terres par la sécheresse, il essaye de se rendre à Londres mais se perd et se retrouve dans un bled paumé à quelques kilomètres de la côte. Sauf que « lui, il ne l’avait jamais vu la mer ». Moi je pensais l’avoir vu. L’océan aussi. Pourtant, face au Pacifique, je me suis senti comme vierge « touched for the very first time». Personne n’a vu la mer tant qu’il n’a pas vu le Pacifique surgir d’entre les falaises de sable du désert péruvien. Le plus vaste océan du globe m’a « foudroyé sur place ». « C’est comme un hurlement géant mais qui ne s’arrêterait jamais de crier, et ce qu’il crie c’est : « bande de cocus, la vie c’est quelque chose d’immense, vous allez comprendre ça oui ou non ? Immense ! » ». Les citations dans les citations ça aussi c’est quelque-chose. Plus sérieusement, le premier ressenti est un sentiment de soumission face à cette « immensité » cette force insurmontable de la nature, de l’existence (et plus si affinité) qui te rabaisse à ta condition de mortel. Puis, tel Stig Dagerman se libérant du « défi effroyable que l’éternité lance à [son] existence dans le mouvement perpétuel de la mer », un sentiment de libération apparait de la sensation de faire partie de cette immensité, de cette existence, de la vie tout bêtement. La thèse? Mon CV? Mon avenir professionnel? Mon plan de vie? Mes cotisations pour la retraite?  Tout parait plus simple à partir du moment où l’on comprend qu’« il est absurde de prétendre que l’homme soit fait pour autre chose que pour vivre ». C’était le paragraphe étalement de conficulture sous San Pedro. Merci!

pacifique

Sentiment de liberté et de puissance réduits à néant à notre arrivée à Camaná lorsque nos deux chauffeurs nous demandent de l’argent pour la course. Incompréhension totale, des regards perdus des deux côtés et une langue qui n’aide pas. Nous tentons de leur expliquer notre démarche, mais ils nous répondent en nous montrant une pièce. Nous refusons de payer. Au final nous leur demandons si « todo bien ? », ce à quoi nous obtenons un timide « si » et un énorme silence. Nous les quittons, super gênés, et super rapidement il faut l’avouer. En fuyant euh partant, nous jetons de rapides regards par-dessus l’épaule, leur voiture ne bouge pas ; ils ne démarreront pas jusqu’à que nous les perdions de vue. La nuit fût horrible, passée dans un petit hôtel tenu par une tenancière écoutant la radio chrétienne et récitant à l’unisson les prières qui s’échappent grésillantes des enceintes du vieux poste. Pourquoi ne s’étaient-ils pas énervés? Pourquoi n’étaient-ils pas partis? Aurions-nous du les payer? Ou était-ce céder? Le plus dur étant le regard de la dame et son absence de discernement et réaction face à la situation. Un sentiment de culpabilité nous envahis, qui se mêle avec un autre qui ressemble à de la pitié pour ces deux personnes, ou bien n’est-ce qu’un complexe de supériorité (infondée) déguisé en empathie bien-pensante? Aucune réponse claire jusqu’à aujourd’hui… Petit sondage/débat! Aller lâchez-vous, lâchez du gros commentaire!

Perturbés et effrayés à l’idée de les recroiser, nous décidons de prendre le bus jusqu’à Nazca le lendemain. Une route splendide. Des kilomètres et kilomètres de désert se jetant brutalement dans le Pacifique, des falaises de roches et de sable. Le paysage évolue du saharien sous le soleil de plomb, au lunaire à la nuit grise tombée, en passant par le martien lors du rouge coucher de soleil. Le tout saupoudré de petits ports avec des jolis petits bateaux de pêche. MA-GNI-FIQUE. Avis aux flippettes, c’est chaud! La hauteur du bus fait que vous ne voyez pas la route sur le côté ; juste le précipice et ce connard de Pacifique qui parait moins attrayant tout d’un coup! Puis vous commencez à vous demander comment une route asphaltée peut tenir sur une dune de sable, surtout lorsque vous apercevez des milliers de mini-avalanches de sable tout le long de la route… La solution? Focus sur la télé! C’est facile lorsqu’il s’agit d’un bon film ; big up au méconnu mais non moins drôle HairBrained, plus difficile lorsqu’il s’agit d’une grosse merde Marvel comme Guardians of the Galaxy ; ça finit donc en schizophrénie « je regarde c’est trop beau, ah je ne regarde pas c’est trop flippant! ».

Nous arrivons de nuit à Nazca, chez Edgardo, notre hôte couchsurfing. Mais ça c’est une autre histoire.

us

us

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *