Gracias pepe

Pepe, le président le plus riche du monde/ 2nd part

Pepe, le prisonnier.

Les tupamaros incarnent un mouvement exceptionnel en Amérique latine car urbain. Et oui en Uruguay, il n’y a ni jungle, ni montagnes, la guérilla s’est donc obligatoirement déroulée en ville, ce qui fait son originalité. Le mouvement était divisé en colonnes qui n’avaient que peu de contact « physique » entre elles voire pas du tout dans l’idée que si une tombait les autres restaient pour poursuivre le combat. Certaines étudiaient le plan des égouts de Montevideo d’autres les plans de la ville, bref autant de tâches liées à une connaissance plus précise de leur terrain d’action. Chaque décision devait être soumise à la tête du mouvement : Sendic, Mujica, Rosencof et Huidobro notamment, bien qu’ils aient tous été en prison de longues années. En 1973, l’armée dissout le congrès et garde Bordaberry, dauphin de Pacheco, comme dictateur attitré. C’est la fête. Ce dernier suspend la constitution et entame ce qu’il appellera le « Processus de reconstruction nationale ». Ambiance.

Los tupas

Pendant ce temps-là Mujica est toujours en prison. Il fait partie des neuf « rehenes » (otages), noms donnés par les Tupamaros aux neuf prisonniers qui n’avaient strictement aucun droit en prison à la différence des prisonniers politiques qui étaient mieux traités car normes, conventions humanitaires, patati patata (à un certain point hein ? c’était pas joli joli non plus). Les conditions de détention de Pepe et des autres sont alors dignes d’un film d’horreur. Deux ou trois ans après son arrivée dans la prison, il devient fou. Il pense qu’on a mis des micros dans sa cellule, entend des sons dans ses oreilles et se met à crier…souvent. Ce qui lui vaut des représailles des gardiens. Il se met alors des pierres dans la bouche pour ne plus qu’on l’entende[1]. Ils le transférèrent un peu plus d’une semaine dans un endroit réservé aux patients avec des problèmes mentaux où il passe son temps à planquer les pastilles qu’on lui donne pour ne pas les avaler. De retour dans son cachot, il ne parle plus et ce pendant des mois.[2] Jusqu’à ce que petit à petit, il retrouve seul un équilibre. Balèze le mec il n’y a pas à dire. Les « rehenes » étaient sans cesse transférer de prison en prison afin de leur faire perdre leur notion de l’espace. Ils ne pouvaient parler avec personne car étaient considérés comme trop persuasifs et donc susceptibles de convaincre les gardiens de quoi que ce soit.  Mujica resta deux ans au fond d’un trou… dans lequel il commença à converser avec les fourmis qu’il avait pour seule compagnie. Il me semble qu’il parle que très peu dans les interviews de ces années-là.

Pepe trop mignon numéro 3

Pepe trop mignon numéro 3

J’avais commencé à lire un bouquin « Memorias del calabozo » écrit par Huidobro et Rosencof, « rehenes » aussi, qui ont passé leur détention à parler à travers les murs par des petits sons produits sur les parois. Au bout de la 100ème page j’ai dû arrêter. Les horreurs racontées sont telles que j’arrivais au taf (après avoir bouquiné dans le bus) et mon maquillage avait coulé partout. Bref je passais mon temps à chialer comme une c… et à un moment je me suis dit bon ma cocotte arrête ça car ça te fait clairement pas du bien. Bah ouais quand tu lis des pages où les mecs te racontent comment les gardiens de prisons faisaient exprès de venir frapper en pleine nuit à la porte des cellules pour réveiller les prisonniers et leur faire perdre petit à petit leur équilibre biologique, que les cellules étaient absolument vides, qu’on leur amenait un matelas pas tous les jours à la même heure pour leur faire perdre toute possibilité de se repérer dans le temps, ou de mettre un semblant de rythme dans leur journée, qu’ils allaient aux toilettes menottés avec une cagoule sur la tête, que là parfois ils arrivaient à récupérer des papiers journaux utilisés pour s’essuyer par les militaires et qu’ils réussissaient ainsi à avoir des bribes de nouvelles de ce qui se passait dehors et parfois des informations sur le jour ou l’année, que cette cagoule, seul objet qui ne les quittait pas, leur servait à la fois de coussin, protection contre le froid et de mini repose pieds contre le gel du béton en hiver, que les militaires laissaient leur nourriture refroidir quand ils en avaient, jetaient de de la terre dedans ou des mégots, qu’ils n’avaient pas d’eau donc qu’ils buvaient leur propre urine une fois qu’elle avait reposé assez longtemps, que leurs cellules étaient si petites qu’ils ne pouvaient étendre les bras, et qu’ils calculaient qu’ils pouvaient faire exactement trois pas et que ces trois pas marquèrent à jamais le sol des cachots où ils ont été transférés. Déjà tu prends un coup. Imaginer mon pepe dans ces conditions…

Et puis ça continue, les auteurs te racontent qu’ils simulaient des maladies pour avoir un peu de répit et être transférés en infirmerie, qu’ils en profitaient alors pour essayer d’être en contact avec d’autres prisonniers et échanger des informations, qu’ils simulaient la folie dans le même objectif mais qu’au bout d’un moment ils ne savaient même plus si c’était vraiment une simulation ou pas, qu’ils subissaient coups et violences quotidiennement, étaient torturés, qu’à certains on a mis une serviette humide dans l’anus pour y envoyer de l’électricité, que les femmes étaient violées, les familles parfois menacées, que certains parents se sont suicidés après avoir reçus des coups de fil où les militaires racontaient ce qu’ils faisaient à leurs enfants…. Tout cela pendant treize ans. Et je vous passe le reste….les escadrons de la mort, les disparus (proportionnellement l’Uruguay est le pays où il y a eu le plus de disparus pendant la dictature), les enfants enlevés….

Pepe trop mignon numéro 4

Pepe trop mignon numéro 4

Mujica a survécut à tout cela, et certains de ses autres compagnons aussi mais franchement je ne sais pas comment. Ça me parait quelques chose de complètement fou pour tout vous dire. D’ailleurs beaucoup de personnes disent qu’il ne pouvait pas gouverner à cause de cela justement, qu’il était trop marqué par les horreurs vécues. En 1980, la dictature organise un referendum afin de légitimer sa prise de pouvoir illégale. 60% des uruguayens disent non. Commencent alors les cacerolazos (marcher en tapant sur des casseroles) pour protester dans l’obscurité, dans la nuit…ceux qui avaient trop peur de participer éteignaient leurs lumières en solidarité..pour pas qu’on reconnaisse les manifestants. En novembre 1984, des élections ont lieu et font enfin sortir l’Uruguay de la dictature. En 1985, les prisonniers sont libérés dans le cadre d’une loi d’amnistie qui amnistie…. tout le monde ! Youpi… Mujica revoit le soleil et retrouve sa compagne Lucia Topolansky.

Pepe, le politique.

Le lendemain de sa sortie de prison, Mujica se plait à raconter qu’il était déjà dans les starting blocks. Les Tupamaros (intégrés dans le Frente Amplio sous l’appellation MPP : Mouvement de Participation Populaire) organisent des mateadas (réunions autour d’un maté). « Mas uruguayo que el maté » (Plus uruguayen que le maté) est un dicton populaire et ils l’utilisèrent pour se réintégrer doucement à la réalité politique, pour se réadapter aussi. Ils parlèrent ainsi à des centaines d’uruguayens à travers le pays et utilisèrent ce rituel du maté pour se rapprocher du peuple.

Pepe parlant lors d'une mateada....

Pepe parlant lors d’une mateada…. (photo tirée de cdf.montevideo.gub.uy)

En 1994, Mujica est élu député, il arrive à l’assemblée en pantalon de sport, chemise et tong et se gara devant l’entrée, un des gardes ne le connaissant pas, lui demanda s’il allait rester longtemps là et Mujica aurait répondu « A ce qu’il parait cinq ans »[3]. En 2000 il est élu sénateur, en 2005 il devient ministre de l’Agriculture et enfin en 2009, président de la République. Plusieurs facteurs expliquent son arrivée au pouvoir. Tout d’abord l’histoire politique du pays, l’idole des uruguayens est un criollo révolutionnaire, José Artigas, qui lutta durement contre la domination espagnole dans le Rio de la Plata. En bref, c’est grâce à lui que l’Uruguay devint un pays indépendant. Il expropria des latifundistes et repartit la terre entre les pauvres. Il est aussi auteur de la phase : « les plus malheureux seront les plus privilégiés »[4]. C’est le mec à connaître quand tu viens ici. Un grand mausolée bien chelou, tout noir et sombre, lui est dédié sur la Place de l’indépendance à Montevideo (original non ?). L’Uruguay est un pays relativement précurseur sur le continent, en 1876, l’éducation devient laïque et gratuite, et un an après, obligatoire. La solidarité est une valeur fondamentale dans le pays, vous avez vu leur idole ?! Le fantasme de l’entrepreneur qui réussit tout et se fait un maximum de pognon n’est pas du tout idéalisé par la population. Gerardo Caetano, un historien uruguayen, raconte qu’en « Uruguay la solidarité est une vertu beaucoup plus forte que celle de la réussite individuelle »[5] qui n’est pas quelque chose dont parle les politiques dans leur discours ni qui fascine les habitants. La société uruguayenne porte certaines valeurs centrales que sont l’exaltation du simple (exemple : ils mangent tout le temps pareil et ne s’ennuient jamais !), l’égalité, l’humilité et la solidarité. C’est dans ce cadre-là que Mujica est élu aussi il ne faut pas l’oublier. Sa capacité à communiquer de manière simple et directe est quelque chose qui a fait écho chez les uruguayens. Oui parce qu’il a bien compris Pepe, qu’il faut parler aux gens, leur parler avec un langage qu’ils comprennent. Un brin populiste peut être, certains disent même que c’est un vrai caudillo mais on s’en moque un peu non ? D’autres racontent que sa vie simple, ses habits décontractés ou encore sa manière de parler qui en choque plus d’un est une vraie stratégie de marketing politique, ce à quoi il répond « ça fait 40 ans que je vis comme ça… c’est un peu long pour  former une stratégie.. »[6]. C’est vrai qu’il n’a pas la langue dans sa poche le Pepe, on en a vu le parfait exemple lors du mondial où il parla de la FIFA comme d’une « bande de fils de p… » après l’exclusion de Suarez. Tu imagines notre président normal dire cela ? Jamais.

Affiche despedida pepe

Il est aussi l’auteur de certaines phrases choc type : « Ceux qui aiment l’argent il faut les virer de la politique car ils représentent un danger », ou encore «  le développement ne peut aller contre le bonheur ». C’est un personnage qui est très attaché au concept de liberté, il ne cesse de le répéter dans ses longs discours où il peut parler des minutes durant sans qu’on l’arrête, de la nécessité de moins consommer, de lutter pour une vie meilleure, pour plus de liberté….Pepe prône la sobriété heureuse ! Un vrai décroissant ! Quand on lui dit que sous son mandat les uruguayens n’ont jamais autant eu la possibilité de consommer et l’ont d’ailleurs fait, ce qui est en totale contradiction avec ce qu’il préconise dans ses discours, il répond « oui je sais mais il faut bien que je leur dise ce que je pense non ? ».

Pepe n’a pas d’avion privé, selon la longueur du trajet il se met en première classe ou pas (il a quand même presque 80 ans…), il voyage systématiquement sur le siège avant en voiture, a des gardes des corps seulement parce qu’on lui impose, marche en manif avec tout le monde et ceux plus de 10 minutes (si vous voyez ce que je veux dire…). C’est autre chose quoi ! Un dicton uruguayen dit « Personne n’est plus que personne ». Pepe incarne particulièrement ceci : pas de diplômes, langage peu soutenu, des dérives dans ses discours, une honnêteté rare en politique. Les gens l’ont aimé directement bien sûr. En même temps, il n’y a pas de magie là-dedans. En septembre 2012, Pepe apparait devant les journalistes avec une blessure sur le visage…il avait aidé son voisin afin que son toit ne s’envole pas durant une tempête. On était déjà loin de ce qui se passe chez nous, là on a été propulsé encore plus loin…

Sur la rambla....

Sur la rambla….

En reversant presque 90% de son salaire au Plan Juntos notamment, plan de construction de maisons pour les personnes défavorisées qui participent eux-mêmes à leur construction, plan auquel il file parfois un coup de main (de ses vrais mains !), il s’est fait connaître dans le monde entier. Son style vestimentaire, sa maison dans la campagne et les lois relativement novatrices pour l’Amérique latine qu’il a fait passer ont facilité la transformation de ce petit papi tout mignon en une star internationale. C’est peut être aussi parceque sa tête est rigolote et que quand tu le vois tu as envie de lui faire des câlins. A moins que ça ne le fasse qu’à moi ? En tout cas, celui devenu Pepe pour tout le monde, même pour ses opposants politiques, a fait connaître son pays sur la scène internationale et peut être qu’aujourd’hui un peu moins de gens le confonde avec le Paraguay sait-on jamais ça sera déjà ça de pris. On l’a appelé à tort le « président le plus pauvre du monde », mais comme il le dit lui-même « Je ne suis pas pauvre. Les pauvres ne sont pas ceux qui n’ont pas beaucoup. Ce sont ceux qui veulent beaucoup. ».

Pepe en manif....

Pepe en manif pour la recherche des disparus

Son mandat aura permis, entre autres, à l’Uruguay de légaliser le mariage homosexuel et l’avortement, de faire baisser le chômage, d’augmenter les salaires réels, d’augmenter la part de l’éolien dans l’énergie mais aussi d’implanter une politique sociale assez balèze. Aussi, sa loi de régulation du circuit de production, distribution et de consommation de la marijuana est la seule et unique qui existe dans le monde. La moitié de la population était contre mais persuadé que les mesures répressives ne fonctionnent pas et voulant lutter contre les narcotrafiquants d’une autre manière, il se lance dans ce combat. La loi permet aux personnes de planter chez eux jusqu’à 6 plantes, de former des clubs pour cultiver et d’acheter en pharmacie un certain nombre de grammes par mois (environ 50). En avril 2014, plus de 50000 personnes plantent déjà chez eux ou en club et on estime qu’il y a environ 300000 consommateurs dans le pays.[7] L’état a déjà commencé a planté dans des champs dans le nord du pays, champs se situant sur des terrains militaires. Il fut longuement critiqué pour cette mesure qu’il a prise à contre-courant de l’opinion uruguayenne, qui pour la plupart voit cela comme très permissif et négatif pour les jeunes adolescents qui seront alors incités à fumer. Mais il est resté sur sa position en disant que justement cela aura l’effet inverse au fur et à mesure du temps car le fait de fumer sera désacralisé et la consommation baissera mais surtout et c’est cela qui fait de lui tout son personnage, il reconnut l’échec de la voie répressive et précisa que c’était un test, que si cela ne fonctionnait pas il serait abandonné. Nous ne savons pas encore ce qu’il va se passer sous Tabare Vazquez, médecin, catho, très à droite de la gauche.

Dans les rues de Montevideo....

Dans les rues de Montevideo….

Mujica n’a pas non plus mené une politique d’extrême gauche attention, justement certains disent que ces mesures phares passées sont pour cacher son inaction dans le domaine économique notamment. Et pour pouvoir continuer à dire que le Frente Amplio est à gauche. Pepe est resté très conservateur à ce niveau-là et n’a rien entrepris concernant une potentielle réforme agraire par exemple. Il échoua aussi à réformer la fonction publique, à mieux répartir les budgets liés à l’éducation et faire baisser le sentiment d’insécurité latent dans le pays. Bon…on ne peut pas tout faire non plus. (Allez voir notre article « Vers une troisième mi-temps » on y parle de tout cela !!). Il est aussi beaucoup critiqué pour son manque d’action au niveau du jugement des ex militaires tortionnaires et surtout sur la recherche des disparus de la dictature. Ce qui a de pas mal chez lui c’est qu’il reconnait ouvertement et publiquement ses échecs type il va dire « la cagué » (en français « je me suis chié… »). Et ce qu’il y surtout de super méga cool chez lui c’est qu’il a accueilli des ex prisonniers de Guantanamo et des familles de réfugiés syriens et ça c’est quand même pas mal. De toute façon, je ne peux pas le critiquer Pepe, chacun de ses discours me fait sourire, à chaque fois que je le vois je l’aime plus…bref je suis in love total ! Pepe est depuis très jeune, un militant, militant qui a choisi à un moment de sa vie de prendre des armes, ce qui lui a été maintes fois reproché, et qui a voué sa vie à la lutte pour exister dans un monde plus égalitaire, juste, et démocratique (oui je suis fan je vous l’ai dit!). Je suis super émue de son départ car bon il s’en va, et nous aussi finalement dans pas longtemps. Je quitte ce pays qui m’a accueilli les bras ouverts et que j’ai eu la chance de connaître lorsqu’il était gouverné par ce petit papi qui parfois plus philosophe que politique reste profondément humain. Et putain ça manque. Je vous laisse ici un fragment de son discours de départ dans lequel il s’adresse au peuple uruguayen «  Si j’avais deux vies, je les utiliserais entièrement pour t’aider dans tes luttes, car c’est la forme la plus grandiose d’aimer la vie que j’ai pu trouver tout au long de mes 80 années d’existence. […]. Je ne m’en vais pas je suis en train d’arriver. Je m’en irais lors de mon dernier souffle et où que je sois je serais là pour toi ». Pepe, c’est définitivement toi le président le plus riche du monde.

Chau viejo querido !

avancemos Tabaré

[1] Ibid

[2] Rosencof Mauricio, Fernandez Huidobro Eleuterio, « Memorias del calabozo », Ed La Banda Oriental, 1987.

[3] Gilio Maria Esther, « Pepe Mujica de Tupamaros a presidente », Ed du Monde diplomatique, 2011.

[4] Rabuffetti Mauricio, « José Mujica, la revolucion tranquila », Ed Aguilar, 2014.

[5] Ibid

[6] Ibid

[7] Ibid.

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