chau viejo querido

Pepe, le président le plus riche du monde/ 1st part.

1964: Mujica s’introduit illégalement dans une usine de textile. Objectif : trouver de l’argent afin d’organiser l’évasion d’une prison où se trouvent des cañeros (ouvriers travaillant dans des plantations de canne à sucre). Premier loupé. Détenu, il se fait passer pour un paysan sans le sous et se fait incarcérer dans le même endroit que les travailleurs auxquels il était sensé filer un coup de main. Première action armée pour pepe : failed ! Premiers moments en prison aussi pour le futur président de l’Uruguay. Aujourd’hui, dimanche 1er mars 2015, il quitte le pouvoir et c’est plein d’émotion que le peuple lui dit Salú ! Ils étaient des milliers (dont moi!!) à participer à sa despedida vendredi dernier. Chantant en chœur l’hymne à Don José (Artigas cette fois çi!), larmoyant et lançant des « Merci Pepe » à tout va. Le journal la Republica raconte qu’une dame réussit à s’approcher et lui dit « je sais que tu nous as dit de ne pas pleurer mais je voudrais que tu sois président à vie ». Un moment fort. Il y aura un avant Pepe et un après, c’est certain. Mais pourquoi ? Comment ce petit bout d’homme choupinou a réussi à faire connaître son pays dans le monde entier et surtout à sortir de sa présidence avec 65 % d’approbation de la part de la population ?

trop mignon numéro 1  (photo tirée de radionacional.com.uy)

trop mignon numéro 1 (photo tirée de radionacional.com.uy)

Pepe, le guerillero.

Bon on va essayer de raconter tout cela en restant neutre même si vous le savez tous (c’est bon pas de moqueries siouplait!) on admire profondément cet homme, ce qu’il représente, ses petites joues, son gros nez, ses espadrilles, ses jeans usés, sa décontraction légendaire, ses dérapages verbaux, sa chienne à trois pattes Manuela, bref tout ! Nous sommes sans cesse en train de nous poser la question de l’engagement, de comment changer à notre échelle ce monde qui est, ce n’est plus un secret pour personne, de plus en plus dégueulasse à regarder, comment lutter sans faire partie d’un mouvement politique, comment s’organiser ensemble, bref comment kon fait ??? Le jeune Mujica déambulant dans les rues de Montevideo dans les années 50 se posait aussi la question. Mais c’était une autre époque où l’ennemi était plus visible, moins éparpillé. A 14 ans, celui qui n’est encore que Jose Mujica Cordano s’en va t-en guerre et commence à s’intéresser à la vie de son quartier, à défendre les exigences salariales de ses voisins travailleurs. En 1960, il part à Cuba comme délégué représentant l’Uruguay au premier congrès latinoaméricain de la jeunesse à la Havane. Il a alors 25 ans. Il revient avec le virus de la révolution et se met à chercher des compagnons de lutte. L’Uruguay des années 60, c’est l’échec de la gauche et le clivage entre les deux partis traditionnels (colorado et blanco) qui se renforce, l’influence de la révolution cubaine qui se fait sentir, la démocratie qui prend des coups de toute part, un autoritarisme étatique qui va crescendo, des groupes d’extrême droite qui pullulent en ville (on se souvient ici de l’enlèvement de la réfugiée paraguayenne Soledad Barret en 1962, son corps est retrouvé marqué de croix gammée) et une société qui a du mal à se relever économiquement de l’après-guerre. Les manifestations se multiplient, les mouvements étudiants aussi.

Pepe jeune ( photo tirée de global post.com)

Pepe jeune à gauche! ( photo tirée de global post.com)

Dans ce contexte, les déçus de la gauche traditionnelle cherchent un autre moyen de lutter. Raul Sendic fait partie de ceux-là. Sendic, un marxisto/libertario/proudhonien, se rend dans le nord du pays au début des années 60 et rencontre des paysans, saisonniers, ouvriers vivant dans des conditions précaires, dans une situation d’instabilité constante, sans aucune protection sociale, travaillant sans compter les heures pour des latifundistes qui s’en mettent plein les fouilles. Il décide alors d’organiser leur lutte et crée en 1961, l’UTAA (Unión de Trabajadores Azucareros de Artigas). Adolfo Garcé, politologue uruguayen, raconte que c’est à ce moment-là que prendrait racine le mouvement des Tupamaros[1]. Chacun a sa petite opinion sur la date de naissance du mouvement mais peu importe. La conjoncture crée par la révolte des peludos (surnoms donnés aux coupeurs de canne), le désenchantement des militants des partis de la gauche traditionnelle, le dynamisme des mouvements étudiants et des travailleurs, les groupes de jeunes intéressés pour telle ou telle raison par le marxisme ou l’anarchisme (c’est le cas de notre Pepe adoré!) qui se retrouvent à appuyer la logistique de la première marche des peludos d’Artigas à Montevideo en 1962 ; tout cela pose les bases de la naissance des Tupamaros. Rosencof (un ex dirigeant du mouvement) explique d’ailleurs dans le documentaire « La fuga » (accessible sur youtube pour les intéressés) que les Tupamaros sont apparus à ce moment précis de l’histoire de l’Uruguay.

manif caneros

Etrangement, la première grande action du groupe armé en Uruguay fut le vol organisé par Sendic d’armes au club de tir suisse à Nueva Helvetia, seul hic, elles étaient inutilisables car il manquait des bouts ! On en était encore aux balbutiements…  Sendic entre en clandestinité (ce qui fait passer un message assez clair aux uruguayens), est arrêté en 1964 en Argentine mais s’échappe et aurait soi-disant rejoint l’Uruguay à la nage (oui oui vous avez bien lu, mais on doute que cela soit vrai). Il devient alors un des pères fondateurs du Mouvement de Libération Nationale – Tupamaros. Il continue la défense des travailleurs ruraux avec notamment l’aide d’Eleuterio Fernandez Huidobro (autre père fondateur) avec qui il essaie de fomenter une guérilla rurale et la deuxième marche des cañeros se fera en 1965 « Pour la terre et avec Sendic ». Notez que ces derniers demandaient bien de la terre et non une amélioration de leurs conditions de travail ce qui est beaucoup plus révolutionnaire dans tous les sens du terme. A tout ce bouillonnement s’ajoute les coups d’états marquant les débuts de dictatures militaires au Brésil et en Bolivie en 1964. Face à la répression grandissante dans les rues de Montevideo, à la peur d’une dictature en marche et tout d’abord dans une idée d’autodéfense, plusieurs groupes politiques se rejoignent et décident de former le MLN-Tupamaros (Mouvement de Libération Nationale-Tupamaros) et de prendre les armes.

Fin 1966 (certains disent 67 mais on n’est pas à quelques mois près hein ?), l’organisation politique des Tupamaros voit le jour publiquement et réunit tous ceux qui selon Garcé « n’étaient pas disposés à attendre cinquante ans pour voir des changements révolutionnaires »[2] dans leur pays. Pepe Mujica était un de ceux-là, c’est d’ailleurs aussi un des créateurs du mouvement. Le choix de prendre les armes s’est construit petit à petit mais s’impose pour les tupamaros comme le seul moyen viable pour voir des changements dans leurs pays : « Le MLN Tupamaros, sont nés comme des guerilleros car à ce moment, dans ces circonstances, ils considéraient que les autres chemins n’étaient pas viables, efficaces et/ou efficients » (Garce)[3]. L’idée des Tupamaros: défendre le droit du peuple uruguayen de vivre dans de bonnes conditions de vie, d’avoir accès à un travail, de vivre dans une société plus égalitaire sans classe dominante etc….[4]. Des gauchistes quoi ! En 1968, Pacheco, alors président du pays, impose des mesures sécuritaires et répressives de plus en plus lourdes « medidas pronta de seguridad », les manifestations sont systématiquement réprimées, les manifestants violentés. Liber Arce, devient en août 1968, le premier étudiant assassiné par les forces de police en Uruguay. A partir de là, le mouvement ne fait que s’amplifier.

en pleine réu! (photo tirée de mic.com)

trouvez pepe! (photo tirée de mic.com)

Mais revenons-en à notre Mujica. En mars 1970, leader de la colonne 10 des Tupamaros, une des plus efficace et organisée du MLN, Mujica entre dans le Bar La Via avec ses compagnons de lutte après une réunion préparant le vol d’une maison d’un riche entrepreneur uruguayen. Vol ayant pour but d’apporter des fonds à la guérilla et de faire un coup politique à la Robin des Bois. Vous voyez le genre. En fait, si j’ai bien compris à cette période, les actions du mouvement se focalisaient là-dessus: action que je nommerais « Robin des Bois », action « flash » type incendie de l’usine de General Motors lors de la venue du diplomate américain Nelson Rockfeller ( tiens ce nom me dit quelque chose…), actions de récupération type l’arrêt d’un camion laitier CONAPROLE, la coopérative nationale de lait, afin de le distribuer aux bidonvilles dont la taille ne faisait qu’augmenter à l’époque, mais aussi à plusieurs assassinats de policiers accusés de torture sur des militants politiques. Bref, il entre dans le bar et boit son verre, ne voit pas arriver la patrouille de police qui demande les papiers au groupe de guerilleros. L’histoire dit qu’il se serait retourné et aurait montré son revolver en disant « Voici mes papiers ». Autre loupé pour Mujica, qu’on appelait alors « Commandant Facundo », ou « Emiliano » ou encore « Ulpiano ». Il fut blessé grièvement, mourut presque, et fut transféré à l’hôpital militaire. Le policier en repos qui avait dénoncé leur présence dans le bar fut exécuté quelques temps après en pleine rue avec un bout de papier sur son corps « C’est comme cela que se paie la délation ». Ca ne rigolait pas à l’époque.

Au début des années 70, la plupart des dirigeants sont en prison mais la lutte continue dehors, Dan Mitrione, formateur américain aux techniques de répression, de guerre urbaine et de torture, envoyé par la CIA, est séquestré et tué par les Tupamaros (courrez voir « Etat de siège » de Costa Gavras sur youtube aussi ! non non on n’est pas sponso par le site….).

trop mignon numéro 2! (photo tirée de la série Presidente de America)

trop mignon numéro 2! (photo tirée de la série Presidente de America)

Un an plus tard on retrouve Mujica en train de ramper dans un tunnel reliant la prison de Punta Carretas (aujourd’hui un shopping!) à une maison en face de cette dernière. Cette fois çi, il est accompagné de 110 personnes qui, cette nuit-là, après des mois de construction de trous dans les briques entre les cellules et un dernier repas en commun à base de canelones à la bolognaise, se lancent dans l’aventure. Ça serait selon Uncas, la plus grande évasion de l’histoire (réussie grâce au silence des gardiens soudoyés qui laissèrent aux prisonniers un mois tout rond pour construire le tunnel et des parties de foot dans la cour où chacun essayait de crier plus fort que l’autre pour couvrir le bruit. Bah oui parce que creuser un tunnel c’est franchement pas discret.
Bref! Pepe ne s’arrête pas.  Mais il n’aura que quelques mois avant de retomber en prison et ce pour 13 ans…

[1] Rabuffetti Mauricio, « José Mujica, la revolucion tranquila », Ed Aguilar, 2014.

[2] Ibid

[3] Ibid

[4] Documental « La Fuga ».

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