moyen de transport cheval

Il était une fois dans la banda oriental

« Viva la Patria !!!», s’écrie de temps à autre un gaucho, à pied ou à cheval, à quoi les personnes répondent à vive voix « Viva ! ». La Fiesta de la Patria Gaucha, Tacuarembó, Uruguay, est, vous l’aurez compris, une fête patriotique : de la patrie uruguayenne ou de la patrie gaucha, ça je ne l’ai pas bien compris… Le fait est que le gaucho est une des figures majeures du pays, de l’identité, de l’histoire, de la culture, de la société… de la République Orientale d’Uruguay en général. Je vous vois venir avec vos gros sabots made in argentina : «  mais le gaucho est argentin, comme le tango »… Évitez. J’ai tué pour moins que ça. Si l’on amalgame gaucho et campesino (paysan), alors oui il y a des gauchos en Argentine, au Paraguay, dans le Chaco bolivien et le sud du Brésil. Mais LE gaucho, le vrai, est oriental !!!

Mais commençons par le commencement. Qu’est-ce donc qu’un gaucho ? Beaucoup ont écrit sur le sujet, d’autres se sont engueulés, d’autres encore se sont tapés dessus, la légende dit même qu’un soir de pleine lune de l’automne 1954, Juan Antonio Varela Ustaritz, journaliste de la capitale, s’est fait poignardé à Lambaré, département de Tacuarembó, pour avoir froissé l’orgueil d’un gaucho du coin. Le bougre avait comparé la chiripá (poncho utilisé comme pantalon) de l’homme à une sorte de jupe1. Le malheureux… Je me limiterai donc à une présentation succincte, s’appuyant sur les travaux de Pablo Lacasagne. Si je dis des bêtises c’est à lui qu’il faut jeter les boleadoras (arme indienne utilisée par les gauchos).

rires gaucho

Gaucho qui pose

Le gaucho naît au milieu du XVIIIe siècle, lorsque la majeure partie de la banda oriental, frontière peu définie entre les territoires portugais et espagnols, actuel Brésil, Argentine et Uruguay, était littéralement vide. Y vivaient quelques familles paysannes isolées et des saisonniers (septembre et octobre) gérant le bétail des proprios vivant à Montevideo. Le reste appartenait encore aux différentes tribus indiennes nomades, aux troupeaux de bétails et aux cimarrones sauvages, chiens « uruguayens » ayant retrouvés leur liberté on ne sait trop comment à cette époque. L’endroit idéal pour des gens voulant se cacher… Les premiers gauchos seraient des descendants de déserteurs, brigands en cabale, vachers, naufragés et autres paysans adultères, avec principalement des femmes indiennes. En effet il y a eu pas mal de rencontres et de vies communes entre indigènes et européens/criollos (européen né sur le continent américain, par extension, ce qui vient d’Amérique mais pas purement indien).

Le gaucho se construit donc entre culture indienne (notamment charrua) et paysanne, dans un monde sans propriété terrienne véritable, où le bétail assure abondance de viande et de cuir. Naît une race d’homme et de femme métisses, criollos, libres, rebelles et individualistes. Vivant de petits boulots dans les quelques haciendas mais surtout de commerce en tout genre, ils sont très vite taxés de « contrebandiers » par les empires espagnol et portugais. En effet le commerce est interdit sur ce territoire frontière qu’est la Banda Oriental; Montevideo vit des garnisons, elle n’est alors qu’une ville militaire dont l’unique objectif est de contrôler l’entrée au rio de la Plata et la ville portugaise Colonia do Sacremento. Pour les habitants du no man’s land qu’est cette extrémité orientale de la pampa, la contrebande est donc l’unique moyen de survie et de non dépendance totale aux empires. Les gauchos deviennent la liaison commerciale officieuse entre Colonia, Montevideo, les côtes et les deux cotés de la frontière en général. De part cette activité qui nécessite de longue traversée en solitaire se forge une véritable culture, sorte de mélange improbable entre le cowboy, l’indien, et le paysan. D’Europe il adopte la guitare et le cheval, d’Amérique et des indiens, le poncho, la vincha (sorte de bandeau), le mate et les boleadoras. Cette vie mi-nomade et solitaire, forge le caractère particulier du gaucho. Tout d’abord une relation particulière avec son cheval (ah non commencez pas c’est lourd !). Les gauchos sont de grands dresseurs de chevaux, on peut vous le confirmer, on les a vu au ruedo (rodéo local). Si le gaucho est plutôt calme et silencieux, il excelle également dans l’art d’improviser des chansons sur des aires de « milonga gaucha »; on parle alors de « pajada ».
Bien évidemment, le temps et la modernité galopante a eu raison de ces cowboys pirates de la pampa. Lors de la guerre d’indépendance, pas mal de gauchos ont suivis Artigas (le héros de l’indépendance uruguayenne) et son « libertad o muerte ». Après l’exil du général au Paraguay, cela devient plus compliqué de déterminer une tendance politique chez des personnes qui par leur mode de vie réfutaient toutes considérations partisanes. Le parcélement des terres par « alambramiento », littéralement le « barbelétage », va achever les rêves de liberté des gauchos qu’on amalgama petit à petit avec les paysans. Le mythe survit entre autre grâce au genre littéraire gauchesque, dont l’oeuvre la plus connue est Martin Fierro de José Hernandez. Un argentin bien sur…

Trois gauchos

Trois gauchos

Cherchez l'erreur

Cherchez l’erreur

 C’est ainsi qu’aujourd’hui tous se réclament de l’héritage gaucho, comme tous se réclament d’Artigas et autre Simon Bolivar. La Fiesta de la Patria Gaucha, est, comme nous l’explique notre guide tortue, une fête « faite par des blancos pour des blancos ». Ces derniers étant les sympathisants du parti Nacional ; parti « traditionaliste » de centre-droit rural. Avec le parti colorado uruguayen, ils seraient parmi les plus vieux partis politiques du monde. Leur création date de 1836, ce qui n’est en aucun cas gage de qualité… Mais trêve de bavardage politique.
Cette fête existe depuis 28 ans. Mis à part le carnaval, rares sont les fêtes si vieilles en Uruguay. Elle dure cinq jours, principalement autour de la laguna de las Levanderas mais aussi un peu dans la ville de Tacuarembó. Lorsque nous débarquons en terre gaucha, le samedi à 5h20 du matin, cela fait trois jours que les estomacs sont gavés de viandes et de vin.

Asado géant

Asado géant

Sont passés bon nombre de concours, de défilés, de ventes aux enchères de chevaux, et autres courses aux noms peu évocateurs : Carrera del DormidoPaleteada en Vaquillonas ou encore Santa Josefina para Menores. Nous, en bon touriste, on arrive pour le défilé gaucho, qui part du lieu de la fête vers le centre ville. Alors bien sûr il faut aimer les chevaux. Sinon bon… Sur les chevaux on voit de tout, des vieux fiers et patriotes, des femmes en robe criant « Viva la Patria », des enfants de 5 ans qui galopent sur des bêtes faisant 10 fois leur taille, en mode normal, des jeunes gauchos saouls qui se passent des bouteilles, d’autres plus modernes, coca-cola dans une main, portable dans l’autre…

Selfie de gaucho?

Selfie de gaucho?

Ces hommes et femmes défilent par « sociétés », sorte d’équipe de gauchos et de « chinas » (nom donné aux femmes gauchas). Après le défilé, une partie de ce beau monde se retrouve sur la place principale, afin de déposer des fleurs au pied de la statue de celui à qui les paysans disent « mi general », j’ai nommé José Gervasio Artigas. Puis est chanté ce qui est une sorte de second hymne national, la chanson écrite par Ruben Lena « A Don José ». Ici (http://youtu.be/qoixC7wS-9Q) chanté par les Olimareños .

défilé 3

Défilé

Défilé

Bon spot pour pioncer...

Bon spot pour pioncer…

Mini gaucho

Mini gaucho

Papi gauchos

Papis gauchos

Entre les murs du « festival gaucho » on retrouve les classiques: le péruvien qui vend ces disques flûte de pan New-age, le sénégalais et ses maillots de foot ainsi que l’inévitable rasta et ses drapeaux de Bob. Oui même à Tacuarembó. Sinon, c’est un autre monde. Partout des gauchos, ou des gens habillés en gaucho (petit à petit on les repère), partout des chevaux, partout de la fumée d’asado. Tout autour de la lagune les différentes sociétés ont reconstruit pour du vrai des anciennes habitations gauchas, en terre, paille et bois. Ils y ont mis un peu de bétails et pleins de petits détails pour que l’immersion soit totale. On se retrouve donc à boire du maté avec un gaucho, le beau frère de la tortue, sous un toit de paille entre la parilla et la vache qui regarde sa sœur sur le feu…On bouffe, beaucoup de viande, on picole, on se promène entre concours de cimarron et magasin de couteaux, Goyette se paye une ceinture en cuir, puis on va au ruedo voir les gauchos lutter contre la fugue des chevaux non domptés. Après chaque passage, un payador improvise du genre « L’homme de San José a tout essayé, mais c’est le cheval qui a gagné, il s’en va les fesses endolories et mouillées, l’homme de San José ».

Ruedo

Ruedo

ruedo 2

ruedo 1Petit à petit le dépaysement est de plus en plus grand, mais une angoisse persiste depuis le début, la crainte d’une vision future. On voit errer des gauchos saouls sur leur cheval, les visages des hommes durs se détendent et leur langue se délie. Les chaises en plastique prennent place petit à petit devant la scène principale où va bientôt commencer le concert. On papote avec de jeunes (habillés en) gauchos qui nous expliquent l’importance de la tradition et de cette fête commémorative ; avec un plus vieux également, venu en famille, qui lui se dit anti-système… On est bien quoi! Pourtant la boule au ventre, l’angoisse, est toujours là, un mauvais pressentiment. Le concert commence la boule s’en va petit à petit, le dépaysement est total : aucun drapeau breton à l’horizon. Tout va bien.

gauchos jeunes

Gauchos au bar

Gauchos au bar

Le lendemain on a un peu mal à la tête mais on tient le coup. On arrive un peu tard pour la misa criolla mais est-ce bien grave? On prend les même et on recommence. Puis c’est l’heure, les adieux, la pluie, la galère a pied pour retourner jusqu’au terminal de bus et enfin le car. Un beau week-end qui se conclut donc sur la route de Tacuarembó à la capitale, par un magnifique coucher de soleil sur ce territoire de plaine ondulé de la Banda Orientale.

I’m a poor lonesome gaucho

1 Cette histoire est inventée de toute pièce.

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